« Une jeune dame, grande lectrice, me disait, il y a trois ans, sur une plage :
« — Le livre de vous que j’aime le plus, c’est Fromont jeune et Risler aîné.
« Pauvre Daudet ! »
Comment expliquer le succès ? Le fabrique-t-on ? Peut-on lancer un livre comme on lance un produit commercial ? On a prétendu que le succès dépendait d’un bon éditeur. « L’argent est là pour activer les choses, dit Albert Cim… Et soyez tranquille, si inepte, si piètre et pitoyable que soit ce fruit de votre veine, il se vendra, atteindra même un mirobolant chiffre de tirage, pourvu seulement que vous ne lésiniez pas, que la réclame soit copieuse et variée, incessante, étourdissante et infatigable[5]. »
[5] le Dîner des gens de Lettres, p. 46.
La prédiction est exagérée. La réclame seule n’a jamais fait réussir un livre ; on n’impose pas au public un ouvrage insignifiant… Qu’un bon lancement pousse les lecteurs, c’est possible, mais ce n’est pas tout. Quand le succès de Kœnisgmark, le premier livre de Pierre Benoit, s’est déclaré en librairie, on avait déjà lu le roman en revue, on en parlait, la rumeur montait. L’éditeur n’eut qu’à activer le mouvement. De même pour Maria Chapdelaine d’Hémon. Le public donna le signal ; la réclame ne vint qu’après. On a vu des éditeurs dépenser beaucoup d’argent sans pouvoir lancer un livre. Si l’ouvrage ne plaît pas, les plus belles annonces du monde, « chef-d’œuvre du jour… cent mille exemplaires vendus »… rien ne soulève l’indifférence du public. Qui pouvait prévoir la vogue de Georges Ohnet ? Son premier volume, Serge Panine, ne se vendait pas ; tout à coup sans bruit, sans réclame, le roman s’enlève, on en charge des wagons…
Les trois quarts du temps, le succès se fait de vive voix, de bouche à bouche, par les femmes, les conversations et les salons. Comme pour la calomnie, la rumeur se propage, désigne l’œuvre. On redoutait, au dix-huitième siècle, les arrêts de Mme Geoffrin. C’est Mme de Tencin qui fit lire l’Esprit des lois. Toutes les dames voulurent avoir cet ouvrage, qui n’est pourtant pas folâtre. L’influence même des salons n’est pas toujours infaillible. On sait comment Paul et Virginie fut accueilli chez Mme Necker. M. de Buffon regarda sa montre et demanda ses chevaux.
En réalité, le succès ne vient pas du dehors, mais du dedans d’un livre. Pour que le bruit éclate, il faut que le livre plaise, qu’il réponde à ce qu’attend le public.
Tout livre est susceptible de donner une sensation ; cette sensation diffère suivant les lecteurs. C’est nous qui faisons la signification d’un ouvrage. Un volume ne contient jamais que ce que nous y mettons, et ne nous plaît que si nous y trouvons l’écho de nos sentiments et de nos idées. C’est en partant de ce principe que le docteur Roubakine a écrit son Introduction à la psychologie bibliographique[6], où il examine la possibilité d’une enquête à faire sur l’influence intellectuelle et morale des livres. Le docteur Roubakine voudrait établir cette enquête en demandant directement aux lecteurs comment ils lisent, ce qui les frappe, ce qu’ils cherchent, ce qu’ils aiment, ce qui les froisse… Le résultat de ce referendum pourrait être curieux.