Ce sont les traducteurs, les Amyot, les Saliat, Vigenère, Seyssel, Pressac, etc., qui, en faisant passer dans leur style l’audace et l’originalité des textes, comme le conseillaient Ronsard et la Pléiade, ont été, plus encore que Rabelais et Calvin, les véritables fondateurs de la prose française. Notre prose française a débuté par être traductrice, et ce mouvement s’est continué longtemps encore au dix-septième siècle, avec la vogue de Machiavel, des Italiens et des Espagnols. Montaigne lui-même ne vient qu’après Amyot ; c’est un Amyot de génie, un Amyot supérieur, un Amyot rhétoricien et classique. Dieu sait tout ce qu’il devait à l’auteur français des Œuvres morales de Plutarque et plus étroitement encore à la langue latine, que Montaigne parlait depuis sa jeunesse. Un volume ne suffirait pas à montrer l’influence des grands traducteurs sur notre langue. Un spécialiste de Montaigne, M. Willey, a effleuré ce beau sujet d’étude dans un petit livre qui contient de précieux extraits d’auteurs.

La traduction est certainement le meilleur des exercices de style. Malheureusement tout le monde n’est pas capable de traduire. En ce cas, on peut parfaitement se contenter de lire de bonnes traductions. La lecture d’une bonne traduction est également un excellent moyen d’apprendre les secrets de l’art d’écrire.

Il y a peu de très bonnes traductions. On cite le Faust de Gérard de Nerval, qui, disait Gœthe à son secrétaire Eckermann, est un véritable prodige. Son auteur deviendra l’un des plus purs écrivains de la France ». Gœthe devinait juste. Tous ceux qui ont aimé et qui aiment encore le délicieux Virgile, liront avec plaisir la traduction des Bucoliques de M. Gaston Armelin. Après avoir fait dans sa préface une juste critique des mauvaises traductions de Virgile, bon français élégant, embellissements ou travestissements du texte, M. Armelin nous présente une traduction qui a ceci d’original qu’elle rend vers par vers le texte latin. M. Armelin a réussi ce tour de force. Il a fait passer chaque vers latin dans un vers français.

Citons encore la traduction de Shakespeare par François Victor Hugo, la meilleure et la plus fidèle. « J’ai simplement tâché, dit-il, d’être littéral et littéraire » et le Corbeau d’Edgard Poë par Baudelaire : « Ceux des Américains qui connaissent bien notre langue, disent qu’ils préfèrent lire les contes d’Edgard Poë dans la traduction de Baudelaire, et que c’est depuis cette lecture que leur compatriote leur est apparu comme un grand styliste. »

Le plus célèbre de nos traducteurs français est notre vieil Amyot qui nous a donné la Vie des grands hommes et les Œuvres morales de Plutarque. Il existe encore des préjugés contre Amyot. On dit : « C’est un autre Plutarque ; il ne savait pas le grec ; il a fait deux mille contre-sens. » Reproches injustes. Le fameux philologue Lambin disait qu’Amyot connaissait le grec mieux que tous les savants de son époque. Huet, dont on sait la haute compétence, louait la fidélité de cette traduction. Auteur d’un des meilleurs livres que nous ayons sur cette question, M. René Sturel affirme qu’Amyot est bien réellement le meilleur traducteur de Plutarque. C’est aussi l’opinion de Blignières dans son remarquable ouvrage resté classique[110]. Sans doute Amyot ne savait pas aussi bien le grec qu’Henri Estienne ; mais, quoique ne faisant pas profession d’érudition, il avait une chaire de grec et il étudia Plutarque pendant des années sur les manuscrits, avant de publier sa traduction de 1559.

[110] Essai sur Amyot, p. 193.

Dire que cette traduction n’est pas bonne, parce qu’il y a des contre-sens, c’est comme si on disait que Saint-Simon est un mauvais écrivain parce qu’il est incorrect. Sait-on à quoi se réduit cette légende des contresens d’Amyot, qui fait sourire avec raison M. Sturel ? Elle remonte à l’académicien Mériziac, écrivain obscur et lui-même auteur d’une traduction qui ne vit jamais le jour. Ce Mériziac, pour préparer son propre succès, ne trouva rien de mieux que de dénigrer Amyot ; et en 1635, dans un célèbre discours dont Ménagiana nous a conservé le texte, il refusa tout crédit à Amyot et se fit une gloire de signaler pompeusement ses prétendues faussetés, erreurs, additions et ignorances. Mériziac affirmait avoir découvert chez Amyot plus de deux mille contre-sens. Ce chiffre augmenta ; on le porta à huit mille, puis à dix mille. « Aucune critique, dit Blignières, n’avait établi ce chiffre. C’était un compte qui grossissait, comme il arrive, sous la plume des écrivains qui le rapportent (p. 202). « Et savez-vous, dit Blignières, à quoi se réduisent ces contre-sens, ces « méprises », ces « injustices » ? A quelques erreurs de mythologie ou d’histoire, traductions inexactes d’un mot sans valeur, altérations d’un obscur nom propre, quelque inadvertance qui bien rarement intéresse gravement le sens : voilà à quoi se réduisent ces fautes. » Blignières cite tout au long les erreurs et les bévues de Mériziac, qui a « tout grossi et dénaturé » ; et, en bon helléniste qui a vu les textes, il dit qu’il faut s’étonner, au contraire, qu’Amyot ait fait si peu de fautes.

Non seulement Amyot savait le grec ; mais, s’il faut en croire des juges compétents, son style prolixe et diffus est celui qui se rapprocherait le plus du style de Plutarque.

« La langue dont Amyot faisait usage, dit Philarète Chasles, s’accordait avec le caractère de l’écrivain original. La tournure d’esprit du traducteur se prêtait si bien à l’expression des pensées, à la reproduction du style de Plutarque, que souvent l’aumônier de Bellosane et l’écrivain de Cheronée semblent se confondre : vous êtes tenté de croire qu’Amyot, devenu Plutarque, vous parle en son propre nom. Cette harmonie du style et des idées, malgré l’inexactitude assez fréquente de la version et la prodigieuse abondance du style d’Amyot, a fait et conservé sa renommée. Jamais traducteur ne s’est plus intimement associé à son modèle : dans cette métamorphose, le génie national ne l’abandonne jamais… Amyot invente avec goût et ce qu’il tire du grec est encore français ; ses tournures, ses périodes ont toujours le caractère de notre idiome. Il fond si heureusement avec son français les expressions helléniques, qu’il semble nous rendre ce qu’il nous donne et retrouver ce qu’il emprunte[111]. »

[111] Ph. Chasles, Études sur le seizième siècle en France, p. 136.