C’est ce que dit Blignières : « Amyot imite et semble inventer ; il emprunte, et vous diriez que c’est son bien qu’il retrouve ; lisez ce passage, voici le tour grec, voilà la locution latine, et pourtant la phrase est toute française. C’est que ces nouvelles formes de langage sont si bien naturalisées dans notre idiome, qu’elles paraissent y avoir pris naissance[112]… »
[112] Essai sur Amyot, p. 193.
Universelle au seizième siècle, la réputation d’Amyot s’est continuée jusqu’à nos jours. Sa traduction, dit Vigneul-Marville, fera toujours « les délices des personnes qui préfèrent la naïveté d’un style qui n’est plus en usage à l’exactitude d’un auteur plus moderne ». Les vrais écrivains préféreront toujours Amyot à la traduction froide et correcte de Ricard[113].
[113] A Rome, à la table de l’ambassadeur de France, Montaigne défendit les mérites d’Amyot.
Cette naïveté dont parle Vigneul-Marville, on ne la trouve pas seulement chez Amyot, mais dans Montaigne, Rabelais et les auteurs du seizième siècle. Sainte-Beuve fait observer (M. Sturel le rappelle) que toutes les langues vieillies paraissent naïves. Rabelais, Montaigne, Amyot ne songeaient pas le moins du monde à être naïfs. Ils étaient naïfs sans le savoir, comme les peintres primitifs qui, dans la campagne florentine, copiaient en réalistes les paysages et les figures qu’ils voyaient.
Ce que nous disons de la traduction d’Amyot, nous pouvons le dire de la traduction de Saliat. L’Histoire d’Hérodote de Saliat est écrite dans une prose merveilleusement souple, moins touffue peut-être, mais plus dense que la prose d’Amyot. Saliat aussi a commis des contre-sens et il est peu fidèle, dit M. Villey ; mais son style, comme celui d’Amyot, a gardé la naïveté du texte grec.
Il y a une autre traduction qu’il faut absolument connaître, si l’on veut apprendre à écrire, ou même tout simplement si on veut se rendre compte de ce que c’est qu’une vraie description : c’est la traduction d’Homère par Leconte de Lisle. Le manque d’une bonne traduction a créé autour d’Homère une réputation d’ennui qui suffit à expliquer la querelle des Anciens et des Modernes et les blasphèmes académiques de Perrault. C’est ce qu’avait très bien compris Boileau, quand il précisait avec tant de compétence en quoi consistait le génie d’Homère, et quand il affirmait que, si on en donnait une belle traduction, il ferait certainement « l’effet qu’il doit faire et qu’il a toujours fait ». (Lettre à Brossette, 10 novembre 1699.)
Il n’existe qu’une traduction d’Homère qui soit réellement vivante : c’est celle de Leconte de Lisle. Les autres traducteurs (de Mme Dacier à Bitaubé) ne se sont jamais préoccupés de rendre ce qu’il y a de personnel et de réaliste dans Homère, ce qui constitue vraiment Homère, la vie, le relief, car il ne faut pas oublier qu’Homère est un réaliste à la façon de Gautier et de Flaubert. Homère détaille le fait, décompose le mouvement humain, isole la sensation, s’y complaît en peintre impassible. On a même signalé la vérité anatomique des blessures décrites dans l’Iliade. Ne reprochons donc pas à Leconte de Lisle une brutalité qui se trouve dans Homère. Qu’il manque à cette traduction la fluide douceur de la plus belle des langues, c’est incontestable ; mais il manque bien autre chose aux traductions classiques dont on vante la platitude blafarde et la niaiserie élégante.
On blâme chez Leconte de Lisle l’emploi excessif de la préposition et. Or, ces et sont presque tous dans le texte. On raille sa dureté, l’archaïsme de ses noms propres, Zeus pour Jupiter, Akhilleus pour Achille, Poséidon (Neptune), Athéné (Minerve), Andromakè (Andromaque), Akhaïen (grec), Arès (Mercure), Aïneias (Énée), Aidès (Enfer), Heré (Junon), Ouranos (le Ciel), Okeanos (Océan), Aias (Ajax), Peleus (Pelée), Menelaos (Ménélas), etc. Ces vieux noms sont évidemment inutiles et le traducteur eût très bien pu dire : Vénus, au lieu d’Aphrodite, Vulcain pour Hephaïstos, Saturne pour Kronos. Il ne faut voir dans ce parti-pris, auquel on s’habitue très vite, qu’un excès de réaction un peu puéril contre les fades appellations des mythologistes à la Desmoustiers.
On reproche encore à Leconte de Lisle ses infidélités et ses contre-sens. Il est possible, en effet, qu’il n’ait pas très bien su le grec, et cela n’a pas beaucoup d’importance[114]. Valait-il mieux ne point faire de contre-sens et être illisible ? Ce qui est sûr, c’est que, malgré tous ses défauts, sa traduction est certainement celle qui donne avec le plus d’intensité la sensation d’Homère. Grâce à Leconte de Lisle, nous avons enfin une traduction faite par un écrivain et un artiste, comme le demandait Taine, qui regrettait qu’on n’ait eu jusqu’alors que des traductions signées par des érudits et des hommes de cabinet.