[114] Traduire une langue ne prouve pas qu’on sache cette langue. Tout homme qui a fait ses classes peut traduire de l’italien sans savoir l’italien.
Le grand mérite de Leconte de Lisle, c’est son effort de littéralité. Il a osé faire ce que ses devanciers n’avaient pas fait. Il l’explique dans son avertissement. « Le temps des traductions infidèles est passé, dit-il. Il se fait un retour manifeste vers l’exactitude du sens et la littéralité. Ce qui n’était, il y a quelques années, qu’une tentative périlleuse, est devenu un besoin réfléchi de toutes les intelligences élevées. La traduction de l’Iliade que nous publions aujourd’hui offrira, ce nous semble, une idée plus nette et plus vraie de l’œuvre homérique, que celle qu’en ont donnée les versions élégantes de tant d’écrivains, remarquables et savants, sans doute, mais qui n’ont pas cru devoir reproduire dans son caractère héroïque et rude la poésie des vieux rapsodes connue sous le nom collectif d’Homère. »
Leconte de Lisle a été fidèle à son programme. Sa traduction est celle qui se rapproche le plus du mot à mot original. On peut s’en convaincre en la comparant aux traductions interlinéaires d’Hachette à l’usage des lycées. Prenons au hasard dans l’Odyssée (ch. XXII) le passage de la mort des prétendants :
Traduction littérale et juxta-linéaire | Traduction Leconte de Lisle |
| Il dit, et dirigea contre Antinoüsune flèche amère. Or celui-ci allaitenlever une belle coupe d’or à deuxanses ; et déjà il la maniait entreses mains, afin qu’il bût du vin ;et le meurtre n’était pas à souci àlui dans son cœur. Qui aurait penséqu’un (homme), seul au milieu deplusieurs parmi des hommes convives,même s’il était tout à fait fort,devoir apprêter à lui et la mortmauvaise et la Parque Noire ? | Il parla ainsi et il dirigea la flèche amère contre Antinoüs.Et celui-ci allait souleverà deux mains une belle coupe d’or à deux anses, afin de boire du vin, et la mortn’était point présente à son esprit ; et, en effet, qui eût pensé qu’un homme, seulau milieu de convives nombreux, eût osé, quelle que fût sa force, lui envoyer la mortet la Ker noire ? |
| Et Ulysse ayant atteintfrappa lui d’une flèche augosier, et la pointe allad’outre en outre à traversle cou tendre. Et il fut penchéde l’autre côté, et lacoupe tomba à lui de lamain, (lui) ayant été frappé ;et aussitôt un jet épais desang humain vint à traversles narines, et promptement(l’) ayant frappéedu pied, il écarta de lui latable et renversa les metsà terre ; et le pain et lesviandes grillées furent souillées.Et les prétendantsfirent du tumulte dans lepalais, quandils eurentvu l’homme tombé ;et ils selevèrent des sièges, s’étant élancés dans la salle, cherchant des yeuxde tous côtés versles murailles bien construites ; et ni bouclier n’était quelque partni lance solide pour prendre… | Mais Odysseus le frappade sa flèche à la gorge, etla pointe traversa le coudélicat. Il tomba à la renverseet la coupe s’échappade sa main inerte, et un jetde sang sortit de sa narineet il repoussa des pieds latable, et les mets roulèrentépars sur la terre, et lepain et la chair rôtie furentsouillés. Les prétendantsfrémirent dans la demeurequand ils virent l’hommetomber. Et, se levant entumulte de leurs sièges, ilsregardaient de tous les côtéssur les murs sculptés,cherchantà saisir des bouclierset des lances… |
| Eurymachos tira (son)glaive acéré d’airain, aiguisédes deux côtés ; et ils’élança sur lui en criantd’une façon terrible ; maisen même temps le divinUlysse, envoyant une flèche,(lui) frappa la poitrine auprèsde la mamelle et enfonçadans le foie à lui letrait rapide, et donc il laissatomber (son) glaive de (sa)main à terre et, se renversanten arrière, il tomba surla table en tournant ; et ilrépandit à terre les mets etla coupe double, etcelui-ci frappa la terre de (son)front étant affligé en (son)cœur et ruant de (ses) deuxpieds, il ébranla (son) siègeet l’obscurité se répanditsur ses yeux. | Eurymakos tira son épéeaiguë à deux tranchants,et se rua sur Odysseus, encriant horriblement, maisle divin Odysseus, le prévenant,lança une flèche etle perça dans la poitrine,auprès de la mamelle, et letrait rapide s’enfonça dansle foie. Et l’épée tomba desa main contre terre et iltournoya près d’une table,dispersant les mets et lescoupes pleines ; et lui-mêmese renversa en se tordantet en gémissant, et ilfrappa du front la terre,repoussant un thrône deses deux pieds et l’obscuritése répandit sur ses yeux. |
| Et Amphinome fondit sur le glorieux Ulysse,s’étant élancé en face ; etil tira (son) glaive acéré, (pour voir) si de quelque façon (Ulysse)se retirerait à lui de laporte. Mais donc Télémaqueprévint lui et, frappantpar derrière, avec unelance garnie d’airain, entreles épaules, et fit passer (lalance) à travers la poitrineet, étant tombé, il retentitet frappa la terre de toutson front. Mais Télémaques’élança loin (de lui) ayantlaissé là même des Amphinomela lance à la longueombre, car il craignait grandementque quelqu’un desAchéens ou, s’étant élancé,ne frappât de (son) glaiveou ne blessât (du glaive)penché en avant (lui) retirantla longue lance. | Alors Amphinomos se rua sur le magnanime Odysseus, après avoir tiré sonépée aiguë, afin de l’écarter des portes ; mais Telemakos le prévint en lefrappant dans le dos entre les épaules, et la lance d’airain traversa lapoitrine, et le Prétendant tomba avecbruit et frappa la terre dufront. Et Telemakos revintà la hâte, ayant laissé salongue lance dans le corpsd’Amphinomos, car il craignaitqu’un des Achaïensl’atteignît, tandis qu’il l’approcheraitet le frappât del’épée sur sa tête penchée. |
| (Traduction littérale juxtalinéaire par S. Sommer. Hachette.) | |
| Citons encore le passage qui suit la mort desprétendants : | |
Traduction juxta-linéaire par E. Sommer | Traduction Leconte de Lisle |
| Ulysse dit ces paroles ailées : | Ulysse dit ces paroles ailées : |
| « Commencez maintenant à emporter les cadavres etordonnez aux femmes de les emporter ; puis ensuite songezà purifier les sièges très-beaux et les tables avec de l’eau etdes éponges aux-trous-nombreux.Mais après que déjà vous aurez mis-en-ordre toute la maison,ayant emmené les servantes du palais solidement-établi, entreet le pavillon et l’enceinteirréprochable de la cour songezà les frapper avec desépées à longues pointes, jusqu’àce que vous ayez enlevéla vie à toutes et qu’ellesaient oublié Vénus (les plaisirs)que donc elles offraientaux prétendants et s’unissaientavec eux encachette. » | « Commencez à emporterles cadavres et donnez desordres aux femmes. Puisavec de l’eau et des épongesporeuses purifiez les beauxthrônes et les tables. Aprèsque vous aurez tout rangédans la salle, conduisezles femmes hors de la demeure,entre le dôme et lemur de la cour, et frappez-lesde vos longues épéesaiguës, jusqu’à ce qu’elles aient toutes rendu l’âme,et oublié Aphrodite, qu’elles goûtaient en se livrant en secret aux prétendants. » |
| Il dit ainsi ; et les femmesvinrent toutes serrées, se lamentantterriblement, versantdes larmes abondantes.D’abord donc elles emportaientles corps morts, et lesdéposaient donc sous le portiquede la cour à-la-belle-enceinte,s’appuyant lesunes sur les autres ; et Ulysse leurcommandait, les pressantlui-même ; et celles-ci lesemportaient aussi par nécessité. | Il parla ainsi et toutes les femmes arrivèrent en gémissant lamentablementet en versant des larmes. D’abord, s’aidant les unes les autres, elles emportèrentles cadavres, qu’elles déposèrent sous le portique de la cour. Et Odysseus leurcommandait et les pressait et les forçait d’obéir. |
| Puis ensuite elles purifiaient les sièges très-beaux etles tables avec de l’eau et des éponges aux-trous-nombreux. CependantTélémaque et le bouvier et le porcher raclaient avec des pelles le solde la demeure construite solidement ; et les servantes enlevaient (les ordures)et les déposaient dehors. Mais après que ils eurent mis-en-ordre tout le palais,ayant fait-sortir alors les servantes du palais solidement établi entre et le pavillonet l’enceinte irréprochable de la cour, ilsles rassemblaient à l’étroit,(dans un endroit) d’où iln’était pas possible des’échapper. Et le sage Télémaquecommença à eux àparler : | Puis elles purifièrent lesbeaux thrônes et les tablesavec de l’eau et des épongesporeuses. Et Telemakhos,le bouvier et le porcher nettoyaientavec des balais lepavé de la salle, et les servantesemportaient les souillureset les déposaient horsdes portes. Puis, ayant toutrangé dans la salle, ils conduisirentles servantes horsde la demeure, entre ledôme et le mur de la cour,les renfermant dans ce lieuétroit d’où on ne pouvaits’enfuir. Et alors le prudentTelemakhosparla ainsi le premier : |
| « Que donc je n’enlèvepas la vie par une mortpure à celles qui donc ontversé les opprobres sur matête et sur notre mère etqui dormaient auprès desprétendants. » | « Je n’arracherai point par une mort non honteuse l’âme deces femmes qui répandaient l’opprobre sur ma tête et sur cellede ma mère et couchaient avec les prétendants. » |
| Il dit donc ainsi ; et ayantattaché à la grande colonnedu pavillon le câble d’unvaisseau à-la-proue-azuréeil le jeta autour d’elles, l’ayanttendu en haut, de peur quequelqu’une n’arrivât jusqu’ausol avec ses pieds. | Il parla ainsi et il suspendit le câble d’une nef noire, etil le tendit autour du dôme, de façon à ce qu’aucune d’entreelles ne touchât du pied la terre. » |
| Et comme lorsque ou desgrives aux-larges-ailes oudes colombes ont donnédans un filet, qui se trouvaitsur un buisson, entrant(voulant entrer) dans leurnid, et une couche odieuseles a reçues ; ainsi celles-ciavaient leurs têtes à-la-file,et des nœuds étaient autourde tous les cous afin qu’ellesmourussent de-la-façon-la-plus-déplorable ;et elles sedébattirent avec les piedsun moment, nonfort longtemps. | De même que les grivesaux ailes déployées et les colombes se prennent dans un filet au milieu des buissonsde l’enclos où elles sont entrées et y trouvent un lit funeste ;de même ces femmes avaient le cou serré dans les lacets afin de mourirmisérablement ; et leurs pieds ne s’agitèrent point longtemps. |
On peut continuer ces citations. Partout la comparaison du texte montrera que le seul reproche ou plutôt le plus bel éloge qu’on puisse faire de la traduction Leconte de Lisle, c’est d’être la plus littérale, celle qui se rapproche le plus du mot à mot d’Homère.
Bossuet est encore un bel exemple du profit qu’on peut retirer du travail des traductions. C’est par la lecture ou la traduction des textes étrangers que Bossuet a trouvé ses hardiesses d’expressions, ses surprises d’images, ses audaces si personnelles, ses transpositions de mots, ses intarissables ressources de style. L’originalité de Bossuet s’est formée par l’étude familière des Pères de l’Église, Cyprien, Tertullien, Chrysostome et surtout saint Augustin, comme il le dit lui-même dans sa Lettre au cardinal de Bouillon. C’est à cette source qu’il a, pendant la première moitié de sa carrière, incessamment retrempé son imagination créatrice. Ce sont les Pères de l’Église qui lui ont donné ces singularités de style dont s’étonnaient ses contemporains, quand ils l’entendaient appeler Dieu, d’après Tertullien, le souverain grand, Jésus l’Illuminateur des antiquités, le corps de la Vierge une chair angélisée. « Il s’appuie sur la doctrine des Pères, dit Gandar ; il se sert même de leurs expressions ; il les imite, il les traduit ou les paraphrase. Et il nous faut les indications de l’orateur lui-même pour distinguer, dans la trame unie de son discours, ce qu’il emprunte de ce qu’il a tiré de son propre fonds… tant Bossuet est dans son naturel, lorsqu’il reprend la pensée des Pères. »
Mais ce que Bossuet doit aux Pères de l’Église n’est rien, à côté du travail de transfusion auquel il s’est livré en lisant la Bible, pendant la seconde partie de sa carrière d’orateur. Aucune littérature n’offre un tel exemple d’assimilation.
Et, notons-le tout de suite, Bossuet n’a pas hésité un instant entre les deux méthodes de traduction. Comme Chateaubriand, Leconte de Lisle et Henri Heine, et malgré les partisans du bon français, le père Bouhours, la Bible de Mons et les fades élégances de Sacy, Bossuet a adopté le principe de la littéralité pour ses traductions de l’Apocalypse, du Cantique des cantiques, des versets bibliques et celles des Évangiles faites au cours de ses Sermons.
Dans son remarquable ouvrage, la Bible et Bossuet, le père de La Broise montre par une série d’exemples jusqu’à quel point le grand orateur a poussé cet effort de littéralité : « Bossuet, dit-il, cherche à rendre fidèlement la phrase de l’auteur sacré, lors même qu’elle est obscure et hardie. Loin d’ajouter quoi que ce soit, comme Bouhours et Sacy, le grand orateur préfère rester obscur et bizarre, quitte à s’expliquer ensuite en marge ou en notes. »
Ainsi il est dit dans l’Apocalypse (XIII, 10) : Hic est patientia et fides sanctorum. La version de Mons traduit : « C’est ici que doit paraître la patience et la foi des saints. » Le père Bouhours : « Voici le temps de la constance et de la fidélité des saints. » Bossuet dit littéralement : « C’est ici la patience et la foi des saints. »