Chapitre XIII
Le journalisme et les conférences

Le métier de journaliste. — Les grands journalistes. — Le journalisme et le style. — La manie des conférences. — Alexandre Dumas conférencier. — Le style et les conférences.

Un ensemble de conseils sur le métier de journaliste demanderait un volume. Jamais sujet ne fut plus d’actualité. Le journalisme a tout envahi. C’est plus qu’une carrière : c’est une immense réserve d’hommes, une salle d’attente où s’abritent, se préparent et s’épuisent les trois quarts des jeunes écrivains contemporains. Non seulement les débutants cherchent à gagner leur vie dans le journalisme ; mais des gens très arrivés, poètes, romanciers, auteurs dramatiques ou simples fonctionnaires, sont enchantés de remplir une rubrique dans un journal et d’aborder une carrière qui n’exige aucune compétence et où « il y a de la place pour tout le monde ». Un journal comprend une infinité de besognes, articles politiques, articles littéraires, grand et petit reportage, interviews, chroniques, échos, informations, dépêches, tribunaux, correspondances, théâtres. Celui qui a la vocation d’écrire ne demande qu’à entrer dans un journal pour assurer son indépendance et attendre l’avenir.

Le talent d’un homme faisait autrefois la réputation d’un journal. Du temps de Timothée Trimm, on achetait le journal pour lire un article. Il y avait de grands journalistes, comme Louis Veuillot, Carrel, Girardin, Hervé, John Lemoinne, qui furent la gloire de leur profession et quelquefois les maîtres de la politique. Un volume entier n’aurait pas eu plus de retentissement que le fameux article de Chateaubriand dans le Mercure : « En vain Néron prospère, Tacite est né… » L’avènement des feuilles d’information, la partie matérielle, publicité, dépêches, nouvelles, ont rejeté au second plan l’importance de l’élément littéraire, et peu à peu supprimé le rôle du talent personnel dans la presse. Le public a perdu l’habitude de penser et se contente d’être mis au courant de ce qui se passe. Les dispositions intellectuelles les plus géniales ne résistent pas aux déplorables conséquences de l’improvisation quotidienne. Les meilleurs dons d’un écrivain sont à peu près inutilisés dans un journal. On fait simplement partie d’un rouage qui fonctionne. Comme personne, pas même Émile de Girardin, n’est capable d’avoir une idée par jour, on use inutilement ses forces à remonter l’éternel rocher de Sisyphe, qui vous retombe sur les épaules.

Flaubert, dans sa Correspondance, parle des dures besognes auxquelles le journalisme condamne aujourd’hui un poète qui ne veut pas mourir de faim. « Qu’est-ce qu’ils vont encore nous faire faire ? » disait Gautier en arrivant à son journal.

Georges Duval conte, à propos des besognes journalistiques, une amusante anecdote :

« De retour à Paris, je trouvai un mot d’Émile de Girardin me priant de passer à la Liberté, rue Montmartre. Il me demande s’il me conviendrait d’entrer dans sa rédaction. J’accepte avec enthousiasme ; il me fait asseoir et me dit :

«  — Écrivez de suite un article sur la marine du Brésil. Deux colonnes. Vite. Nous sommes en retard.

« Je n’oublierai jamais ma confusion. Je ne possédais sur la marine du Brésil aucun renseignement. Girardin m’aurait proposé d’improviser un discours sur les dépôts pélagiques de la Méditerranée, mon embarras n’eût pas été plus grand. Je lui avoue mon ignorance en la matière ; il rajuste son binocle, fronce les sourcils, resserre son nœud de cravate et, de sa petite voix grêle que j’entends encore :

«  — Si vous voulez réussir dans le métier, il faut vous habituer à traiter tous les sujets, même ceux que vous ne connaissez pas. Le lecteur les connaissant encore moins, le journaliste a toujours sur lui la supériorité d’un professeur, fût-il mauvais, sur des élèves qui sont des cancres.