« J’avais, tout jeune, passé mes examens pour l’École navale, avant de préparer Polytechnique ; je réunis mes souvenirs et entrai bravement dans le vif de mon sujet, agrémenté d’expressions techniques qui me valurent les compliments de Girardin. L’article ne souleva pas une protestation ; pas une rectification n’en détruisit l’heureux effet et, pour que la honte fût complète, trois mois après, je recevais l’ordre du Christ du Brésil ! Girardin m’en félicita[116]. »

[116] G. Duval, Mémoires d’un Parisien, p. 130.

Quelquefois, c’est le contraire qui arrive : on oblige un homme intelligent à écrire des articles stupides.

« Si beaucoup de jeunes gens se croient destinés à briller dans la carrière, c’est qu’ils n’ont aucune idée de ce qu’est le journalisme. Un jeune licencié ès lettres, candidat à l’agrégation, fut admis un jour dans un journal. Il assista au premier « rapport ». Il lui échut une enquête à faire sur un cambriolage dans une bijouterie. Le lendemain, il eut à suivre un drame passionnel. Le surlendemain…

« Le surlendemain, il vint trouver son rédacteur en chef et lui expliqua naïvement :

— C’est que… je vais vous dire : mon affaire, à moi, c’est plutôt la politique.

« Il s’était figuré, de bonne foi, qu’on l’avait engagé pour écrire « des articles » et donner son opinion sur la situation européenne. Notez qu’il y serait peut-être parvenu : il suffisait d’une interview ou d’un reportage politique réussi pour le mettre tout de suite sur un autre plan. Mais il n’avait pas la patience d’attendre. Il se sentait humilié de travailler dans le « fait-divers ». Il ne comprenait pas le métier. Il n’avait donc, et c’était justice, aucune chance d’y réussir[117]. »

[117] André Billy et Jean Piot, le Monde des journaux.

Émile Zola considérait le journalisme comme un excellent exercice d’assouplissement. Il est possible que le journalisme enseigne à écrire vite ; je crois qu’il enseigne surtout à écrire mal.

L’article de journal est, par sa nature, voué à l’oubli. Henri Fouquier gagna une fortune à publier plusieurs articles par jour, pendant des années. Qui le lit aujourd’hui ? Et qui se souvient de Timothée Trimm ?