Voyez Rivarol. Celui-là fut un maître et méritait de survivre. Esprit léger et profond, espèce de Joseph de Maistre du journalisme, comme dit à peu près Sainte-Beuve, causeur étincelant, auteur d’une sérieuse étude sur la langue française, Rivarol n’a brillé que par la conversation et l’esprit journalistique. Presque rien de ce qu’il a écrit n’intéresse aujourd’hui le public. Son Almanach des grands hommes n’est plus qu’une lecture d’érudition.
On est effrayé quand on songe à l’énorme production que peut fournir une carrière de journaliste. Louis Veuillot a laissé plus de vingt volumes de Mélanges. M. de Sacy a écrit aux Débats, pendant trente ans, à peu près la valeur de trente volumes in-folio, à deux colonnes. « Dans cette vie laborieuse et dévorante qui use les plus forts, dit Labiche, M. de Sacy a trouvé le temps de dépenser, en mille sujets divers, et comme un prodigue, des trésors de talent qui, concentrés en une œuvre unique, eussent été peut-être un monument parmi les chefs-d’œuvre de notre littérature… Au nom des Lettres, regrettons, ce n’est pas assez, gémissons de voir tant de grands et beaux esprits ne pas faire le livre qu’ils nous doivent, éparpiller, émietter leur talent, leur verve, leur bon sens, leurs passions même, dans des œuvres que le soleil d’un jour doit seul éclairer, et qui vont aussitôt s’ensevelir dans ce que M. de Sacy appelait tristement « les catacombes du journalisme »[118].
[118] Labiche, Discours de réception à l’Académie.
Voilà les inconvénients du journalisme ; voilà les dangers contre lesquels il faudra vous défendre.
Mais si vous avez réellement la vocation ; si vous aimez le journalisme pour lui-même ; si vous voulez à tout prix suivre cette carrière, alors la question change. Il s’agit de tirer parti d’une inclination impérieuse et de vous créer une notoriété dans un monde composé de personnes profondément indifférentes aux questions d’art et de perfection. Or, cette notoriété, vous ne l’obtiendrez que par le style, l’expression, la forme, l’originalité, l’esprit, autant de choses, comme nous le disions, qui n’ont pas, en général, une grande valeur d’utilité dans un journal d’informations.
Il est difficile de bien écrire, quand on est forcé d’écrire tous les jours, à la hâte, presque sans retouches. A première vue, la plupart des articles de journaux semblent parfaitement bien écrits. Le lendemain, ils ont perdu leur saveur ; un an après, ils sont illisibles. Aucun article d’actualité ne survit à l’actualité. L’intérêt cesse avec l’intérêt du moment. Je ne connais que Veuillot qui supporte l’épreuve d’une seconde lecture.
Il faut donc, de toute nécessité, si vous choisissez la carrière journalistique, soigner votre improvisation, écrire lentement, ne rien laisser au hasard, se maîtriser, se condenser, ne pas craindre de refaire ses phrases et surtout (ceci est essentiel pour bien se juger) ne jamais livrer un article avec des ratures et des corrections, mais le recopier soigneusement, afin de pouvoir le relire sur page propre ; sans cela vous serez étonné, ayant cru bien écrire, de n’avoir produit qu’un style plein de négligences, un style à escaliers et à régimes indirects, contourné, bistourné, qui choquera ceux qui ont encore quelque souci de la diction et de la grammaire.
Le grand vice de l’article de journal est sa rapidité. On le fait toujours trop long, parce qu’on n’a pas le temps de le faire plus court. Que de choses pourraient être dites en moins de mots ! Un article ne porte que s’il fait balle, s’il va droit au but, si c’est un tout bien construit. M. Gauvain publie dans les Débats des modèles de ce genre.
Parmi les conditions essentielles à la rédaction d’un bon style de journal, le respect de la langue s’impose par-dessus tout. L’influence des journaux est désastreuse pour la langue française. Au nom des pures traditions classiques, par patriotisme autant que par goût, on doit réagir contre ce mouvement de décadence et de corruption qui déshonore l’art d’écrire. L’américanisme, les sports, l’automobile, l’aviation, la politique ont fait de la prose de journal une espèce de jargon, argot de courses et d’industries, anglicismes ridicules, néologismes barbares, imbécillités verbales, dont un collectionneur d’aberrations formerait un recueil scandaleusement drolatique. Jamais la langue française ne subit de tels ravages.
Ces habitudes de style nous ont fait oublier les spirituels articles des bons journalistes d’autrefois, car il y en a eu d’excellents et qui ont enchanté nos pères. Se rappelle-t-on le succès de Jules Lecomte dans le Monde illustré ? Qui relit Émile de Girardin ou Albert Wolff ? On s’est moqué des causeries anecdotiques que Jules Claretie alimentait par un intelligent système de fiches. Aurélien Scholl est mort tout entier. Qui lit Henri Fouquier et Armand Silvestre ? Rochefort lui-même est déjà bien loin de nous. Le journalisme ne laisse après lui que quelques rares noms, qui surnagent, comme les naufragés de Virgile, dans un océan d’oubli.