Encore une fois (ce sera la conclusion de ces courtes lignes), les écrivains de journaux doivent bien se persuader qu’on ne peut se faire un nom que par le talent, le souci du style, la facture, la forme. C’est toujours par la littérature qu’on arrive, même dans le journalisme, qu’on écrive ou qu’on parle, qu’on fasse des articles, des sermons ou des conférences.

Rarement improvisées, presque toujours écrites, les conférences sont un genre de littérature comme un autre et qui relève, par conséquent, lui aussi, de l’enseignement du style et de l’art d’écrire.

La manie des conférences nous vient d’Angleterre. Le sermon et le speech laïque furent toujours à la mode dans ce pays de discussion en plein air. La conversation publique y fut d’abord religieuse, et prit très vite une tournure politique qui élargit son champ d’action et son auditoire. Firmin Maillard nous a laissé là-dessus d’intéressants renseignements[119]. Dickens parcourut l’Amérique en lisant ses œuvres, comme plus tard Jean Aicard récitant chez nous sa Chanson de l’enfant et ses Poèmes de Provence. La mode des conférences commença sous le second Empire, avec Weiss, Philarète Chasles, Louis Ulbach, Élisée Reclus, Pelletan, Deschanel, Hébrard, Prévost-Paradol, Vallès, Méry, Weill, Baudelaire… Legouvé et Sarcey furent de célèbres conférenciers. Sarcey s’était fait une popularité avec sa brusquerie bon enfant, qui allait jusqu’à s’interrompre pour se plaindre d’un courant d’air. Mais le type du conférencier pour dames, celui que nul ne surpassera, c’est Caro. Qui n’a pas vu les pâmoisons qui accueillaient le cours de M. Caro, ignorera toujours la gloire que peut donner un public féminin. M. Caro enseignait la morale, la philosophie, la métaphysique. C’était du délire. M. Bergson lui-même n’a pas connu de pareils transports.

[119] Cité des intellectuels, p. 137.

Tout le monde n’est pas destiné à devenir l’idole des dames. Il y a des conférenciers sérieux qui cherchent le succès sans l’atteindre et il y a des conférenciers folâtres qui sont cependant très écoutés. On sait l’histoire de ce plaisantin, qui, commençant une conférence sur la littérature lapone, arrive sur l’estrade, une gorgée d’eau et prononce cette phrase : « Mesdames et Messieurs, il n’y a pas de littérature lapone. »

Un jour, un de nos amis essaya de démontrer devant un public mondain que Cyrano de Bergerac n’était pas un chef-d’œuvre. Il choisit et lut les vers les plus ridicules. Tous furent applaudis, et le succès de la conférence fut pour Rostand.

Depuis 1890, avec Faguet, Brunetière et Jules Lemaître, le fléau des conférences s’est scandaleusement propagé. La conférence est devenue aujourd’hui une profession internationale. Le conférencier boucle sa valise, touche des cachets, fait partie d’une troupe et, tout rayonnant de projections cinématographiques, parcourt la France et l’étranger, Hollande, Belgique, République Argentine ou Côte d’azur. Il existe des sociétés de conférences musicales, philosophiques, historiques, archéologiques, littéraires, pour dames, pour jeunes filles, pour enfants, pour rien du tout, pour le plaisir de débiter des anecdotes qui traînent dans tous les livres. Modes, chapeaux, toilettes, cuisine, érudition, grammaire, tous les sujets sont bons. Le temps d’ouvrir un volume et de prendre des notes, et on court se faire applaudir.

La conférence a un avantage : elle supprime l’effort. C’est à peine si l’on s’aperçoit qu’on vous enseigne quelque chose. Ce n’est pas apprendre, ce n’est pas s’instruire : c’est aller au théâtre ou dans le monde. On y retrouve l’atmosphère d’un salon où l’on cause. On ne prendrait pas la peine de lire une conférence dans une revue ; on va l’écouter parce que c’est la mode, parce qu’on y rencontre Mme X… ou Mme Z… et qu’on peut en parler chez ses amies : « Ah ! ma chère, vous y étiez ? C’était exquis ! »

La conférence est à la portée de tout le monde. On n’a même pas besoin d’être orateur. Il suffit de savoir lire. Jules Lemaître lisait admirablement et avait toujours l’air d’improviser. Il faut que la lecture donne cette illusion ; sans cela les auditeurs restent froids. On l’a bien vu pour Alexandre Dumas père. Ce fut une joie dans Paris, quand on apprit que le célèbre écrivain, l’intarissable causeur, allait probablement raconter de vive voix les pittoresques souvenirs de sa vie ! Au lieu de cela, qu’on se figure la déception de l’auditoire, lorsqu’on entendit l’auteur de Monte-Cristo parler tranquillement de Jules César, Virgile, Cicéron, Delacroix, etc. Ces amplifications furent froidement accueillies. « Dumas file sur la province, dit Firmin Maillard, le froid le suit à Valenciennes, à Lille où les ouvriers typographes l’ont prié de faire une conférence à leur bénéfice et auxquels il répond : « Mes enfants, vous êtes les mains avec lesquelles je mange depuis quarante ans ; il est bien naturel que la tête vienne au secours des mains. » Malgré cela, le froid persiste, Dumas gagne l’étranger ; Venise et Vienne ont pour lui le même climat, il ne retrouve un peu de chaleur qu’en Hongrie, où il a l’heureuse idée d’apparaître costumé en Hongrois. Cette attention lui concilie tous les cœurs. Pourquoi cet insuccès, lorsque tant d’autres… Tout simplement parce qu’au contraire de ce qu’on attendait de lui, il ne parle point, il lit, à la papa, sans lever les yeux, le nez dans ses papiers, trébuchant à travers les lignes et ne sortant des endroits difficiles qu’après un silence mortel pour celui qui lit et pour celui qui l’écoute…[120]. »

[120] Firmin Maillard, La Cité des intellectuels, p. 141.