Le fameux d’Arlincourt, l’auteur du Solitaire, a passé sa vie dans l’admiration de lui-même. « Ce qu’il disait et faisait imprimer sur ses œuvres, traduites dans toutes les langues, sur l’incalculable débit qu’elles obtenaient, il l’avait répété tant de fois, qu’il avait probablement fini par le croire. Les compliments, si renforcée que fût la dose d’encens, ne lui étaient jamais suspects de malicieuse hyperbole ; mais il était toujours prêt à vous en rendre ; il vous louait presque aussi volontiers qu’il se louait lui-même[128]. »
[128] Th. Muret, Souvenirs et propos divers, p. 35.
C’est encore une forme de vanité très commune, celle qui consiste à louer les autres pour mieux se louer soi-même.
Les écrivains, depuis Horace, ont toujours été des personnes très susceptibles qui ne demandent jamais de conseils et sont même humiliés d’en recevoir. On regimbe à l’idée de retrancher un chapitre, de corriger une phrase. On cite le mot de Boileau : « Aimez qu’on vous conseille et non pas qu’on vous loue », mais on ne le met guère en pratique. Rien ne coûte plus à un homme de lettres que de demander l’avis d’un confrère. Chacun croit avoir plus de talent que le voisin.
Un auteur vint un jour me soumettre un manuscrit. Je me permis, après l’avoir lu, de lui faire remarquer que cela avait peut-être été un peu trop rapidement écrit et qu’une seconde rédaction me paraissait nécessaire. L’auteur indigné sortit en faisant claquer la porte : « C’est la première fois, cria-t-il, que quelqu’un se permet de me dire que j’écris mal. »
J’entends l’objection : « Les conseillers ne sont pas infaillibles, ils peuvent se tromper, eux aussi, comme tout le monde. » Oui, sans doute, les conseillers peuvent se tromper, mais moins souvent que vous, qui êtes ébloui par votre œuvre. On ne saura jamais tous les défauts qu’on peut éviter en écoutant des juges qui n’ont aucune raison de s’illusionner, qui représentent la majorité des lecteurs et dont il vous reste, en somme, le droit de contrôler vous-même l’arrêt. Il est de votre intérêt que le public ne soit pas trompé, et, pour ne pas tromper les autres, il faut d’abord ne pas se tromper soi-même.
Donc choisissez un juge. C’est de toute nécessité, Mais qui choisir ? Un professionnel ou un simple amateur ? L’un ou l’autre, tous les deux même, si c’est possible. L’essentiel est de choisir quelqu’un d’intelligent, qui ait sincèrement le souci de votre réputation et de votre avenir. Je ne crois pas qu’il soit absolument nécessaire d’être du métier pour bien juger une œuvre littéraire, la qualité d’un récit, la vie des personnages. Un simple dilettante aura peut-être quelque difficulté à s’expliquer ; mais, en l’aidant de vos questions, vous arriverez facilement à lui faire dire ce que vous voulez savoir. Par certains côtés, cependant, l’avis d’un professionnel pourrait être plus profitable, parce qu’un professionnel mêle à ses conseils d’intéressantes raisons techniques d’exécution et de facture.
C’est un grand bonheur, pour un homme de lettres de rencontrer un pareil guide. Il faut tout faire pour le trouver.
Paris, février 1925
FIN