Quand vient la nuit, le gallant vient ainsi comme ordonné lui est par Jehanne, qui a bien tout devisé à sa dame. Il se couche bien secrettement ; et quand elle, qui fait semblant de dormir, se sent embracer, elle tressault et dit : « Que est ce cy ? — M’amie, fait-il, c’est moy. — Et par le sacrement Dieu, ainsi ne ira pas. » Elle se cuide lever, et appelle Jehanne, qui ne sonne mot et li fault[221] au besoin, qui est grant pitié. Et quant elle voit que Jehanne ne sonne mot : « Ha ! je suy trahie ! » Lors bataillent ensemble par maintes manieres et estorces[222] ; et en la parfin la pouvre femme n’en peut plus, et entre en la grosse alaine, et se lesse forcer, qui est grant pitié, car ce n’est rien que d’une pouvre femme seule ; et si ne fust de paour de deshonneur, elle eust bien crié autrement que elle n’a : mais mieux vaut garder son honneur, puis que ainsi est. Ils accordent leurs chalumeaulx[223], et entreprennent de soy donner bon temps.

Ainsi se font les besongnes du bon homme son mary, qui est bien à point. Or a la dame la robbe que son mary ne li avoit voulu donner, qui luy a cousté et coustera bien chier. Or fait tant que sa mere lui donne le drap devant son mary, pour ouster toutes doubtes qu’il en pourroit avoir ; et aussi la dame a fait acroire à sa mere qu’elle l’a achaptée de ses petites besongnes que el a vendues, sans ce que son mary en sache rien, et à l’aventure la mere scet bien la besongne, qui avient souvent. Après ycelle robbe en fault une aultre, et deux ou trois saintures d’argent, et aultres chouses. Par quoy le mary, qui est sage, cault[224] et malicieux, comme j’ay dit, se doubte, et a veu quelque chose qui ne lui plaist pas, ou lui a esté dit d’aulcun son amy : car au long aller fault que tout soit sceu. Lors il entre en la rage de la jalousie. Maintenant se met en aguet ; maintenant fait semblant d’aller dehors, et revient de nuit subitement pour cuider sourprendre les gens ; mais il ne est pas ainsi aisé à faire. Maintenant se reboute[225] en la meson, et à l’aventure voit assez de chouses, dont il tence et se tempeste ; et elle replique bien, car elle se sent bien de bonne lignée, et luy remembre[226] bien souvent ses amis, qui aucunesfois luy en parlent. Or sont en riote[227], et jamès le bon homme n’aura joie : il sera servy de mensonges, et le fera l’en pestre. Sa chevance se diminuera, son corps asseichera. Il vouldra garder sa meson que le vent ne l’emporte, et lessera ses besongnes ; briefment, jamès bien n’en aura. Et ainsi demourra en la nasse où il est mis, en grans tourmens qu’il a prins et prent pour joies : car s’il n’y estoit, il ne finiroit jamès jusques ad ce qu’il y fust dedans ; et ne vouldroit pas estre aultrement. Ainsi vivra en languissent tousjours et finira miserablement ses jours.

LA SIXTE JOYE.

La sixte[228] joie de mariage, si est quant celui qui est marié a enduré toutes les peines et travaulx dessus desclerez, ou aulcun d’iceulx, et par especial il est jeune, et a femme de diverse maniere, et son mary est un bon homme qui a une très grant amitié avecques elles, et lui fait tous les plesirs qu’il peut : et jasoit ce que[229] elle soit proude femme, elle met son intencion d’estre mestresse et de savoir les besongnes de son mary, et fust-il président, et s’en veult entremettre, et faire aucunes responces si mestier est. Et est toute condicion de femme de sa nature telle, quelque mary que el ait, et jasoit ce qu’elle est bien aise et qu’il ne lui fault rien, elle met tousjours son entente à mettre son mari en aucun songe ou pencée.

Et aucunesfois que le mari et sa femme sont en leur chambre toute une nuit et demi jour, devers le matin sont en toutes joies et liesses, et le mari la lesse en la chambre, où elle se tiffe et appareille joieusement, en faisant bonne chiere, et s’en va fère apprester à disner, et pense de ses besongnes par la meson ; et quand il est temps de disner, il apelle la dame. Mès une des servantes ou ung des enfans li vient dire que la dame ne disnera point. « Allez luy dire, fait-il, qu’elle vienne. » Lors s’en va la servante ou l’enfant, et lui dit : « Madame, Monseigneur vous mande que vous en veniez disner, car il ne mengera jusques ad ce que vous soiez venue. — Va lui dire, fait-elle, que je ne disneray point. — Alez lui dire, fait-il, qu’elle s’en vienne. » Lors fait sa responce, et le bon homme vient et s’enquiert que elle a, et s’esbahit fort, combien qu’il ait aucunesfois veu jouer le personnage ; mès pour enqueste qu’il puisse faire il n’en aura jà aultre chouse : et en effet elle n’a riens, mès elle se joue ainsi. Et à l’aventure el ne viendra point disner, pour chose que il puisse faire. Aucunesfois il fait tant que el vient, et la maine par dessoubz l’esselle, comme une espousée, et s’en vont disner ; et est jà la viande froide, tant l’a fait actendre. Et encore fait-elle telle contenance et telles serimonies que elle ne mengera, ne luy aussi, qui est si beste qu’il s’en donne mal aise ; et de tant qu’il l’aura plus chiere, de tant luy fera-el plus de melencolies pour lui donner soussy. Et fait très bien : car une femme n’a que faire mectre paine d’acquerre la grace de celui qui l’aime bien, et qui lui fait tous les services qu’il peut ; mais elle doit bien faire conte d’acquerir la grace de celuy qui ne tient conte d’elle, par la belle chiere et beaux services. Et lui semble bien qu’elle fait beaux faiz quant elle fait son mary souvent plain de soussy et de pencées.

Il advient aucunesfois que le seigneur va hors de l’oustel à ses besongnes, et amaine ung ou deux de ses amis avecques lui à sa meson, pource qu’il a affere d’eulx, ou qu’ilz ont affaire de lui. Et avient aucunesfois, quant il est dehors, comme dit est, envoie un valet devers sa femme, et luy prie que el face très-bien appareiller l’oustel, pour faire bonne chiere à ses amis qu’il amaine avecques luy, car il leur est moult tenu et a affaire d’eulx ; en la priant aussi que elle face aprester des viandes, tant qu’ilz soient bien aises. Le vallet arrive devers la dame, et la salue, et lui dit : « Ma dame, fait-il, Monseigneur s’en vient cy au giste, et viennent avecques luy quatre hommes d’estat ; et vous prie que vous facez très-bien appareiller tout, et qu’ils soient bien aises. — Par ma foy, fait-elle, je ne m’en mesleray jà ; je n’ay que faire de ses festes ; que n’y est-il venu luy-mesmes ? — Je ne sçay, ma dame, mais il le m’a dit ainsi. — Ce m’aist Dieu, fait-elle, tu es ung mauvès garczon, et te mesles de trop de chouses. » Lors le varlet se taist, et la dame entre en sa chambre, et est telle que elle n’en fera aultre chose, et qui pirs est, el envoiera touz ses serviteurs dehors, les ung çà, et l’autre là ; et ses filles, si elle en a, ou ses chamberieres, sont bien aprinses que[230] elles doivent dire au bon homme quant il sera venu. Or s’en vient le proudomme, et appelle ; et une des filles ou des chamberieres lui respond ; lors demande le bon homme si tout est bien apresté. « Par ma foy, Monsieur, fait-elle, madame est bien malade ; il n’y a rien fait. » Le bon homme est courrocé, et maine ses amis en la salle, ou ailleurs, selon son estat, où il n’a feu ne rien prest ; ne demandez s’il est bien aise. Car à l’aventure ses amis qu’il a amenez virent bien quant il envoya le valet davant, dont ils peuvent bien noter que tout ce que le seigneur commande n’est pas arrest de parlement. Le bon homme huche[231] et appelle ses gens ; mès il ne trouve à l’aventure que ung pouvre vallet, ou une pouvre vieille qui ne pourroit gueres faire, que la dame a retenus à l’aventure, pour ce que elle sceit qu’ilz ne povent rien faire. Il vient en la chambre de sa femme, et lui dit : « Belle dame, que n’avez-vous fait ce que je vous avoye mandé ? — Sire, fait-el, vous commandez tant de choses d’unes et d’aultres que l’en ne scet auxquelles entendre. — Saincte Marie ! fait-il en se gratant la teste, vous m’avez fait le plus grand desplesir du monde : car voiez-cy les gens du monde à qui je suy plus tenu. — Et que en pui-ge mès, Sire, fait-elle, ne que voulez-vous que je en face ? Nous avons bien maintenant afaire de vos conviemens[232] ! Par ma foy, il pert[233] bien que vous n’estes gueres sage. Mais au fort, faites à votre guise, car il ne m’en chault. — Je vous demande, belle dame, pour quoy vous avés envoié les vallez dehors ? — Et savoy-je bien, fait-elle, que vous en eussiez afaire ? » Comme que[234] elle les avoit envoiez tout en essyant et par depit du bon homme. Lors lui, qui veult entendre à adouber[235] la faulte, lesse les parolles, et s’en va bien doulant, car il amast mieulx, à l’aventure, tels gens povent-ce estre, avoir perdu cent escuz d’or. Mès à la dame n’en chault de tout cela ; elle le cognoist bien, il ne la mordra jà, car el l’a autresfois veu. Briefvement, il court par la maison et ralie ce qu’il peut trouver de ses gens, et fait le mieulx qu’il peut. Or demande le bon homme des napes, des touailles[236] ouvrées et blanches ; mais on lui rapporte qu’il n’en peut point avoir. Il va devers la dame, et lui dit que ces seigneurs, qui sont ses parens et ses especiaulx amis, l’ont moult demandée ; si la prie moult doulcement que el les vienne veoir et les festier et faire bonne chiere. — « Et que iroi-je faire ? fait-elle. — M’amie, je vous prie que vous y venez, pour l’amour de moy. — Certes, fait-elle, je ne iray point ; ils sont trop grans maistres, et ils ne prisent rien pouvres femmes. » Lors à l’aventure el ira ; et si el y va, elle fera telle chiere et telle contenance, qu’il vallist[237] mieulx au proudome que elle n’y eust oncques esté : car ses amis cognoistront bien sa maniere, et que leur venue ne li plaist pas. Et si elle n’y vient, et le bon home li demande des touailles et des serviettes : « Des touailles ? fait-elle ; il y en a dehors de plus belles que ne leur appartient, pour plus grands mestres qu’ilz ne sont ; et quant mon frère ou mon cousin, qui sont de aussi bon lieu comme ilz sont, viennent ciens, ilz n’en ont point d’aultres ; et aussi toutes les aultres sont en la buée[238]. Non pourtant, je ne le dy pas pour les touailles, mais aussi bien ai-ge perdu mes clefz dès à matin ; voiez la chamberiere qui les quiert en celle paille de lict, car je ne scey que j’en ay fait, pource que j’ay tant afaire que je ne scey auquel entendre, et en ay la teste toute gastée. — Vraiment, fait-il, je suis bien trompé ; vraiement, fait-il, je rompré les coffres. — Par ma foy, fait-elle, vous ferez une belle chouse : je m’en actens à vous, et vouldroye que vous les eussiez derompuz. » Lors il ne sceit que faire, et se passe à ce qu’il trouve, et cuide qu’elle die vray, et vont à la table. Or fault-il avoir du vin frais, car celuy qui est en despence[239] n’est assez bon ; mais on ne peut trouver le guibelet[240], pource que la dame ne le veult pas. Et n’y a froumage ne aultre chouse, mais convient à l’aventure en aller querir chiés les voisins. Le page[241] du bon home est avecques les pages de ses amis, en l’estable, et leur compte comment la dame fait le malade, tant est courrocée que leurs maistres sont liens. Or s’aprouche le temps d’aller coucher ; et ne peut le bon homme avoir linceulx[242] frais, pour les clefs qui sont perdues[243], ne orillers, ni fins couverchefs ; si fault que ils couchent en linceulx communs. Or s’en vont les amis au matin, qui ont bien veu la contenance de la dame, et leurz vallez leur comptent en chemin ce qu’ils en ont aprins avecques le page du proudomme : si s’en raudent en chevauchant. Et toutefois ils n’en sont pas bien contens, et dient qu’ilz n’y entreront mais en pièce[244] : et vallist mieux au proudomme avoir assez perdu du sien que les avoir menez.

Quant vient au matin, il vient à sa femme, et lui dit : « Vraiment, dame, je me merveille moult de vostre maniere ; ne je ne me sauroie comment gouverner avecques vous. — Ave Maria, fait-elle, et y a-il tant affaire avecques moy ? Hélas ! je ne fine jour et nuit de nourrir porcs, poulcins, oaies ; et fille et travaille et fais le mieulx que je puis, tant que j’en mourray avant mes jours : et encor ne puy-ge avoir une heure de pacience, et vous ne travaillez si non à despendre et à gaster tout, à gens dont je n’ay que faire. — Que faire ? dira le mary ; ce sont gens qui me povent bien nuire ou aider. » Lors souvient au bon-homme que quant un escuyer du pays, qui est un grant galant, vient liens, il n’y a rien espargné ; et toutesfois le bon homme li a dit qu’il ne veut point que elle l’atire en sa meson, car il n’y a que faire. Et elle lui a respondu que c’est il qui l’y fait venir ; et li replique sur le tout. Adonc commence la noise ; et à l’aventure la battra ; mès il fera que foul. Si li dit le bon homme : « Par le salut que je actens à avoir, s’il avient que jamès je le trouve ciens, ne que vous parlez à lui, je vous feray la plus courrocée que vous fustes oncques. — Par ma foy, fait-elle, il ne m’en chauldroit s’il estoit pendu : mais ainsi est, car qui ne pèche si encourt. Si je fusse femme qui me gouvernasse mauvèsement, je ne me merveillasse pas, et fusse mieulx de vous que je ne suy. » Or sont en noise. Et à l’aventure, par malice de lui ou d’elle, ilz seront une piece sans coucher ensemble ; et est ce qu’elle demande : car, à l’aventure, l’escuier dont il lui a parlé viendra la nuit par l’uis[245] de derriere, ou montera par une fenestre. Après convient que la chose se rapaise, et convient que le bon homme commence la paix et la flate, car femme veut tousjours estre flattée : ne il n’est si grant mensonge, tant soit-il estrange, que elle ne croye tantoust, mès que[246] ce soit à sa louange.

Or passe ainsi le temps, jusques ad ce que le bon homme trouve par aventure la dame parlant à l’escuier dessusdit, en la meson ou à l’église, ou à une feste où il a esté, dont il entre en plus grant jalousie que davant. Il se deffeit[247], et entre en plus grant pencée, et espie et enquiert, dont il fait que foul, car noble cuer de homme ne doit point enquerir du fait des femmes. Car si le bon homme sceit une foiz la faulte de sa femme, il entrera en telle maladie que jamès nul médecin ne l’en guarira. Et puis qu’il enquiert et serche sa honte et il la trouve, il est bien raison qu’il endure le mal qu’il a serché et quis ; et en ce cas je le tiens pour perdu : car tousjours il lui courra surs, et elle pirs en fera. Et sera en grand peril de ses biens et de son corps ; et vieillesse le sourprendra ; il assotira et abestira du tout[248] pour le droit du jeu. Ainsi est en la nasse enclous en douleur et en tristesse, qu’il prent pour joye, veu qu’il ne vouldroit point autrement ; et s’il s’en repent il n’est pas temps. Ainsi demourra en tourmens tousjours, et finera miserablement ses jours.

LA SEPTIESME JOYE.

La septiesme joye de mariage, si est que aucunesfois celui qui est marié trouve une très-bonne femme, sage et très-bien conditionnée. Et avient aussi aucunefois qu’il trouve une femme qui est une très-bonne galoise[249], qui ne resfuseroit jamais raison, qui la luy ouffreroit. Mais sachez, de quelque condition qu’elle soit, preude femme ou autre, il y a une reigle generalle en mariage, que chacune croit et tient : c’est que son mary est le plus meschant et le moins puissant au regard de la matiere secrette, que touz les autres du monde. Et avient souvent que le jeune homs, qui est requoquillé[250], se marie à une jeune bonne fille et proude femme, qui prennent des plaisirs ensemble, tant et tout ce qu’ils en povent avoir, pour ung an, deux ans, iij ans, ou plus, tant qu’ilz refredissent leur jeunesse ; mais la femme ne se gaste pas si toust comme l’homme, de quelque estat qu’il soit : c’est pource qu’elle ne prent pas les paines, les travaulz, les soussyz qu’il prent ; et s’il ne fasoit ores si non soulacier[251] et jouer, si seroit l’omme plus toust gasté quant ad ce. Bien est vray que la femme, tant que elle porte enfans et est grousse, qu’elle est bien empeschée, et à l’enfantement a grant paine et douleur ; mais ce n’est rien à comparer envers un soussy que ung homme raisonnable prent, de pencées profondes pour aucune grant chose qu’il a affaire. Et quant est de la paine de l’engroisse[252] ou de l’enfantement, je ne m’en merveille nyent plus[253] que d’une geline ou d’un oaye, qui met hors un grous euf comme le poing par ung pertuis où paravant vous n’eusses pas mis ung petit doy. Et si est aussi grant chouse à nature de faire l’un comme l’autre ; et si verrez une geline se tenir plus grasse en ponnant chacun jour que ne fait un coq : car le coq est si beste qu’il ne fait à journée[254] que li querre[255] vitaille et la luy bailler ou bec, et la geline ne s’esmoye que de menger et de caqueter, et se tenir bien aise. Ainsi le font les bons proudes hommes mariez, qui en sont bien à louer. Après avient que le bon homme est bien escuré et detiré[256], qui tousjours a peine et soussy et travail, et pense ailleurs ; il ne s’applique plus à tel esbat, ou bien pou pour complere à sa femme ; et aussi il ne le pourroit pas fere comme il souloit, et se lasche[257] du tout en celui cas. Si la femme ne le fait pas, mais est aussi puissante qu’elle fut oncques quand ad ce. Et pour ce que sa livrée[258] est diminuée chacun jour, les plaisances, les deliz, les beaux semblans, qui se fasoient ensemble en la jeunesse et en la puissance du mary, tournent en noises et en riotes. Et aussi, comme petit à petit la livrée se diminue, ilz commencent à rechigner.