Mais il advient que ceste dame veult avoir robe ou autre chose de son mary, et scet bien ses condicions (c’est assavoir que à l’aventure il est homme qui scet bien où il met le sien)[197]. Elle avise de le trouver en bon temps pour avoir ce que elle demande. Et quant ilz sont en leur chambre en leurs grans deliz et plaisances, et que la dame voit qu’il a affere d’elle, elle lui fait si bonne chiere et si estrange que c’est merveilles : car femme bien aprinse scet mil manieres toutes nouvelles de faire bonne chiere à qui el veult. Et en ce faisant le bon homme est bien-aise, qui n’a pas acoustumé à avoir bonne chiere. Lors l’accolle et le baise, et le bon homme lui dit : « Vraiement, m’amie, je cuide que vous me voulez aucune chose demander. — Par dieu, mon amy, je ne vous demande rien, fors que bonne chiere fassez. Pleust à Dieu, fait-elle, que je n’eusse jamès aultre paradis, fors estre tousjours entre voz bras ! Par dieu, je n’en vouldroie point d’aultre. Vraiement, fait-elle, ainsi Dieu me veille aider, que ma bouche ne atoucha oncques à homme fors à la vostre, et à vos cousins et aux miens, quand ils viennent ciens, que vous me commandez que je les baise. Mais je croy qu’il ne soit homme au monde si doulx ne si gracieux come vous estes. — Non, m’amie ? fait-il : si estoit tel escuyer qui cuida estre marié avecques vous. — Fy ! fy ! fait-elle ; par mon ame, quant je vous eu veu premierement, si vous vi-ge de bien loing, et ne vous fiz que entreveoir ; mais je n’eusse jamais prins aultre, et eust-il été daulphin de Viennois[198]. Je croy que Dieu voulit ainsi : car mon pere et ma mere me cuiderent marier a lui ; mès jamès je ne le feisse : je ne scey que c’est, je croy qu’il estoit destiné qu’ainsi fust. » Lors fait ses plaisirs, et la dame se rent assez agille et abille ; après dit au bon homme : « Mon amy, fait-elle, savez-vous que je vous vueil demander ? Je vous pri que ne me reffusez pas. — Non feray-je, m’amie, par ma foy, si je le puis faire. — Mon amy, fait-el, savez-vous ? la femme de tel a maintenant une robe fourrée de gris ou de menu-ver ; je vous pri que j’en aye une ; par mon ame, je ne le dy pas pour envie que je aye d’estre jolye, mès pource qu’il m’est avis que vous estes bien à la vallue[199] de me tenir aussi honnestement et plus que n’est son mary. Et quant à moy, elle n’est point à comparager[200] à ma personne ; je ne le dy pas pour moy louer ; mais, par dieu, je le faiz plus pource qu’elle s’en tient orgueilleuse que pour aultre chouse. » Lors le proudomme, qui à l’aventure est avaricieux, ou luy semble que el a assés robes, pense ung poy[201], et puis lui dit : « M’amie, n’avez-vous pas assés robes ? — Par dieu, fait-el, mon amy, ouyl, et quant à moy, si je estoie vestue de bureau[202], je n’en faiz compte ; mais c’est honte. — Ne vous chault, m’amie, laissés les parler ; nous n’emprinterons rien d’eulx. — Par dieu, mon amy, voire mès ; mès je ne semble que à une chamberiere emprès[203] elle ; non fais-je emprès de ma sœur, et si sui-je aisnée d’elle, qui est laide chouse. »

A l’aventure le bon homme luy baillera ce qu’elle demande, qui n’est que son dommage, car et en sera plus preste pour aller aux festes et aux dances que elle ne estoit davant. Et tel se aidera à l’aventure de la fourreure qu’il ne cuideroit jamès.

Et s’il ne ly baille ladicte robe, sachez que, puisqu’el a bon cuer et gay, et qu’elle l’a entreprins, elle en aura, de quelque lieu qu’elle doye venir, et quoy qu’elle couste. Et peut-estre que elle a ung amy, mais il n’est pas riche pour la donner, quar à l’aventure est-ce un pouvre galant à qui elle tient son estat[204].

Et pource elle avisera ung aultre galant qui luy voulut l’autre jour donner ung dyamant à une feste où el fut, et lui envoia par sa chamberiere vingt ou XXX escuz d’or, ou plus ; mais el ne les veult pas si tost prendre. Et combien que elle l’avoit fort reffusé, elle lui fera encore aucun[205] regart gracieux, par lequel le gentil galant parlera encore à la chamberiere de la dame, qu’il encontrera en allant à la fontaine ou ailleurs, et ly dira : « Jehanne, m’amie, j’ay à parler à vous. — Sire, fait-elle, quant il vous plaira. — M’amie, fait-il, vous savez l’amour que j’ay à vostre maistresse ; je vous pri que vous me dites si elle vous parla oncques puis de moy. — Par ma foy, dit la chamberiere, elle n’en dit que tout bien, et scey que elle ne vous veult point de mal. — Par dieu, Jehanne, m’amie, dit-il, souvengne vous[206] de moy, et me recommandez à elle, et par ma foy, vous aurez robe, et voyez-cy que je vous donne. — Certes, fait-el, je ne le prendray point. — Par Dieu, fait-il, si ferez ; et vous pri que demain je aye nouvelles de vous. »

La chamberiere s’en va, et dit à sa dame : « Par ma foy, madame, j’ay trouvé gens qui sont en bon point. — Quelz gens sont-ce ? fait la dame. — Par m’ame[207], ma dame, c’est tel. — Et que vous a-il dit ? fait-elle. — Par ma foy, il est en bon point jusques à l’autre assise[208] ; car il a les fievres blanches[209], et est tel qu’il ne scet qu’il fait. — Pardieu, Jehanne, fait-elle, il est bel et gracieux. — Vraiment, fait-elle, vous dites voir, le plus bel que je voye. Il est riche et bien trenché d’aimer[210] léaument, et feroit assez de biens à sa dame. — Pardieu, Jehanne, dit la dame, je ne puis rien avoir de mon mary ; mais il fait que foul. — Et m’eist dieux[211], ma dame, c’est grant follie d’en endurer tant. — Par dieu, Jehanne, je ame tant celui que vous savez de piecza, que mon cuer ne se pourroit adonner à ung aultre. — Par mon serement, ma dame, c’est follie de mectre son cuer en homme du monde ; car ilz ne font conte des pouvres femmes quand ils sont seigneurs d’elles, tant sont traistres : et vous savés, ma dame, qu’il ne vous peut nul bien faire, mès vous couste assez à le tenir en estat. Et pour Dieu, ma dame, celui dont je vous ay parlé m’a dit qu’il vous tiendra bien en grant estat ; et ne vous esmoiez jà de robes, car vous en aurez de toutes couleurs assez : il ne se faut esmoier que de trouver maniere que vous direz à Monseigneur qui vous les a baillez. — Vraiement, Jehanne, je ne scey que faire. — Par m’ame, ma dame, avisez-vous en, car je lui ay promis parler demain à matin à luy. — Et comment le ferons-nous, Jehanne ? — Ma dame, lessez m’en faire ; je iray demain à la fontaine, et je scey bien qu’il sera ou chemin pour parler à moy ; mès je luy dirai que vous ne vous y voullez accorder, pour chose que je vous die, tant avez grand paour de deshonneur. Et de là aura esperance ; et de là en plus nous en parlerons bien, et il m’est avis que je ferai bien la besongne. »

Lors la chamberiere s’en va au matin à la fontaine, et rencontre le gallant qui là actent passé a trois heures, et aussi elle le fait actendre tout à essient, car s’il ne achaptoit bien les amours il ne les priseroit riens. Il vient à elle et la salue, et elle luy. « Quelles nouvelles, dit-il, Jehanne m’amie ? que fait vostre maistresse ? — Par ma foy, fait-elle, et est à l’oustel bien pensive et bien courrocée. — Et de quoy, fait-il, m’amie ? — Par ma foy, mon seigneur est si mal home que elle a trop mal temps. — Ha a ! fait-il, mauldit soit le villain chatrin[212] ! — Amen, fait-elle : car nous ne pouvons durer avecques luy[213] en nostre meson. — Or me dites, Jehanne, que elle vous a dit. — Par ma foy, fait-elle, je luy en ay parlé, mais el ne s’y accorderoit jamès : car elle a si grant paour de son seigneur que c’est merveilles, et a affaire à ung si mal home ; et si elle le vouloit, ore si ne pourroit-elle, tant est gardée de son pere et de sa mere, et de tous ses freres. Je cuide que la pouvre femme ne parla oncques puis à homme que je demoure avecques elle (si a-il quatre ans) fors à vous l’autre jour ; et non obstant il luy souvient tousjours de vous, et scey bien (selon que je puis cognoistre) que si elle vouloit amer, que elle ne vous reffuseroit pas pour nul autre. — Jehanne m’amie, fait-il, je vous pri à joinctes mains que vous me facés ma besongne, et par ma foy vous serez ma maistresse à jamais. — Par mon serement, fait-elle, je luy en ay parlé pour l’amour de vous : car, par ma foy, oncques mès de telles chouses je ne me meslé. — Hélas ! m’amie, fait-il, conseillés-moy que je feray. — Par mon serement, fait-elle, le meilleur sera que vous parlez à elle : et il est bien à point, car son mary l’a reffusée d’une robe que el lui a demandée, dont el est bien courrocée. Je conseille que vous soiez demain à l’eglise et la saluez, et luy dictes hardiment vostre fait, et lui presentez ce que luy vouldrez donner, combien que je scey bien que elle ne prendra riens ; mès elle vous en prisera plus, et cognoistra vostre largesse et valeur. — Helas ! m’amie, je voulisse[214] trop qu’elle print ce que je lui veil donner. — Par ma foy, fait-elle, elle ne le prendroit jamès ; car vous ne vistes oncques plus honneste femme ne plus doulce : vous me baillerez ce que vous li vouldrez donner, et je feray tant, si je puis, que elle le prendra ; au moins j’en feray mon povoir. — Vraiement, Jehanne, vous dictes très-bien. »

Jehanne s’en va riant à sa dame. « De quoy vous riez-vous, Jehanne ? fait la dame. — Par mon ame, il y en a qui ne sont pas bien aise. — Comment ? fait-elle. — Certes, Madame, il parlera demain à vous à l’église. » Lors luy compte la besongne : « Gouvernez-vous, fait-elle, bien sagement, et luy faites bien l’estrange ; toutesfois ne l’estrangez[215] pas trop, et le tenez entre deux en bonne esperance. »

Or va la dame à l’église, et le gallant y est, passé a trois heures, en bonne devocion, Dieu le scet. Il se tient en un lieu où honte lui seroit s’il ne venoit donner l’eaue benoiste à la dame, et autres femmes d’estat qui sont avecques elle, et elles l’en mercient ; mais le pouvre homme leur feroit bien plus grand service s’il povoit et il leur plaisoit. Il advise que la dame demeure soullette en son banc, qui dit ses heures, et est bien tiffée[216] proprement, et se contient doulcement comme ung ymage. Il se approuche d’elle, et parlent ensemble ; mais elle ne lui veult rien accorder, et ne veult rien prendre de luy ; mais tousjours elle lui respond en telle maniere qu’il cognoist que elle le ame bien, et que elle ne craint que deshonneur, dont il est bien aise.

Ilz se departent. La dame et la chamberiere font leur conseil ensemble, et concluent de leur besongne ; et dit la chamberiere : « Je scey bien, ma dame, qu’il a grand envie de parler à moy maintenant ; mais je luy diray que vous n’en voulez rien faire, dont je suis bien marrie, tant ay grant pitié de lui. Et lui diray que Monseigneur est allé hors, et qu’il viengne devers le soir, et je le mettray en la meson et en vostre chambre, ainsi comme si vous n’en saviez rien : si ferez semblant d’estre bien marrie. Et le faictes bien travaillier, affin qu’il vous en prise mieulx ; et dictes que vous crierez à la force, et me appellez : et combien que vous n’aiez rien prins, il vous en prisera bien mieux, et vous donra après plus largement que si vous eussez prins de luy avant la main[217]. Mais je auray devers moy ce qu’il vous doit donner, car il me le doit bailler demain ; et puis je luy diray que vous ne l’avez voulu prendre. Et lui diray puis, puis que ainsi est que la chouse est faicte, qu’il les vous donne pour avoir une robe ; et vous me blasmerez fort davant luy de quoy je l’auray prins, et que je ne le rendi. Mais que que soit, je mectray la chouse en seurté : car, par Dieu, ma dame, il y en a de si rusez qu’ilz en ont trompé maintes. — Or avant, Jehanne, faictes en ce que vouldrez. »

Lors s’en va Jehanne, et trouve le gallant, qui ly demande quelles nouvelles de sa dame. « Par Dieu, fait-elle, je la trouve à recommencer ; mais pource que je m’en suy meslée, je vouldroy bien que vous fussiez à ung[218] : car j’ay paour que elle me descouvre à son mary ou à ses amis. Mais je scey bien, si je peusse tant faire que elle prenist[219] ce que li donnez, vostre besoigne fust faicte. Et, par Dieu, je my essaieray encore à lui faire prendre ; et il est bien à poinct, car son mary l’a resfusée d’une robe dont elle a si grant envie que c’est merveilles. » Lors le gallant luy baille vint ou XXX escuz d’or et Jehanne luy dit : « Veez cy que j’ay advisé : Par Dieu, sire, vous estes homme de bien ; et ne scey qui m’a troublé, car, par mon serement, je ne fis oncques pour homme ce que je fay pour vous : et vous savez bien le grant peril où je me metz, car s’il en estoit sceu une seule parolle, il seroit fait de moy. Mès pour la grant amour que j’ay à vous, ge feray une chouse de quoy je me mectray à l’aventure. Je scey bien que elle vous ame bien ; et pource que Monsieur n’y est point, venez vous en par nostre huis de derriere, encore ennuyt[220] à douze heures bien secretement, et je vous mectray en sa chambre ; elle dort bien fort, car elle n’est que un enfant : et vous couchez avecques elle, car aultre remede je n’y voy, et à l’aventure voustre besongne sera faicte. Quar quant on est nu à nu sans y veoir, c’est grand chose : car telle fait estrange responce le jour, qui ne la feroit pas la nuit en celui cas. — Ha ! a ! Jehanne, m’amie, fait le gallant, vous en mercie ; il ne sera jamès que vous ne ayez la moitié en mon denier. »