Et pource, lui, voiant les charges dessusdites, et ce qu’il a à faire, comme j’ay dit, il ne luy chaut mès qu’il vive ; et est tout en nonchaloir, comme ung cheval recreu[161], qui ne fait compte de l’esperon ne de chouse que l’en lui face. Ce nonobstant, il fault qu’il trote et aille par païs pour gouverner sa terre, ou pour sa marchandise, selon l’estat dont il est : il a à l’aventure deux pouvres chevaulx, ou ung, ou n’en a point. Maintenant s’en va à six ou à dix lieues pour ung affaire qu’il a. L’autre fois va à vingt ou à XXX lieues à une assise ou en parlement, pour une vieille cause ruyneuse qu’il a, qui dure dès le temps de son besaieul. Il a unes botes qui ont bien deux ou trois ans, et ont tant de foiz esté reppareillées par le bas qu’elles sont courtes d’un pied, et sans faczon[162], car ce qui soulloit estre au genoil est maintenant au milieu de la jambe. Et a ungs esperons du temps du roy Clotaire, de la vieille façon, dont l’un n’a point de molete. Et a une robe de parement qu’il y a bien cincq ou six ans qu’il a, mais il ne l’a pas acoustumé porter, sinon aux festes ou quant l’en va dehors ; et est de la vieille faczon[163], pource que depuis que elle fut faite il est venu une nouvelle faczon de robes. Et quelque jeu ou instrumens qu’il voie, il luy souvient tousjours de son mesnage, et ne peut avoir plaisir en chose qu’il voye. Il vit moult pouvrement sur les chemins, et les chevaux de mesmes, s’il en y a. Il a ung valet tout dessiré[164], qui a une vieille espée que son maistre gaingna à la bataille de Flandres[165], ou ailleurs, et une robe que chascun cognoist bien qu’il n’y estoit point quant elle fut taillée, ou au moins elle ne fut point taillée sur luy, car les coustures de dessus les espaulles en chaient[166] trop bas. Il porte unes vieilles bouges[167] où le bon homs porta son harnoys à la bataille de Flandres[168] ; ou a aultres abillemens, selon l’estat dont il est.
Brief, le bonhomme fait le mieulx qu’il peut, et aux moindres despens, car il y a assez à la meson qui le despent. Et ne sceit gueres de plet, et est bien pelicé[169] d’avocatz, de sergeans et de greffiers. Et s’en vient le plustost qu’il peut à sa meson, et pour l’affection que il a d’y venir, et aussi qu’il n’a voulu demeurer par les voies, pour les despens qui sont fort grands, arive à l’aventure à sa meson à telle heure qu’il est aussi près du matin comme du soir, et ne trouve que[170] souper, car la dame et tout son menage sont couchez : et prent tout en bonne pacience, car il l’a bien acoustumé. Et quant à moy, je croy que Dieu ne donne adversité aux gens sinon selon ce qu’il les sceit francs et debonnaires pour paciamment endurer ; et ne donne froit aux gens sinon selon ce qu’ils sont garniz de robes. Et s’il avient que le bon home arive de bonne heure, moult las et travaillé, et a le cuer pensif, chargié et engoisseux de ses besongnes, et cuide estre bien arrivé, combien qu’il a esté maintefois receu comme il sera, la dame tence et tempeste par la maison. Et sachez, quelque chose que le bon homme commande, les serviteurs n’en feront riens, car ils sont touz à la poste[171] de la dame, et les a tous endoctrinez, et s’ilz faisoient aucune chose contre sa doctrine, il conviendroit qu’ilz alassent ailleurs querir service, et ilz ont bien essayé la dame : et pource il pert sa paine de rien commander, s’il ne pleist à la dame. Si le pouvre vallet qui a esté avecques lui demande aucune chose, pour luy ou pour ses chevaux, il sera suspect et rebouté[172], qu’il n’osera rien dire. Et ainsi le bon homme, qui est sage et ne veult point faire de noise[173], ne troubler sa famille, prent tout en pacience, et se siet bien loing du feu, combien qu’il ait grant froit ; mais la dame et les enfans sont à l’environ ; et regarde à l’aventure la contenance de la dame, qui est male et diverse, et ne fait compte de lui ne de faire aprester à souper, et tence[174] et dit parolles de travers, cuisantes, qui tousjours chargent le pouvre homme, qui ne sonne mot. Et avient souvent que, par la fain et le travail qu’il a, et pour la maniere de sa femme, qu’il voit si merveilleuse, qui fait semblant qu’il n’y ait riens en la meson, le bon home se cuide courroucer, et dit : « Vraiment, dame, vous faites bien des vostres ! Je suy las et travaillé, et ne beu et ne mangé huy, et suis moillé jusques à la chemise, et vous n’en faites compte, ne d’aprester à souper ne autrement. — Par ma foy, vous avez fait ung beau fait ! j’ay plus perdu en mon lin ou en mon chanvre, que je n’ay eu qui les me ait mis en l’aire roïr (pource que vous aviez mené le vallet) que vous ne gaingnerez, par le sacrement de Dieu, de cy à quatre ans. Je vous avoye bien dit piecza, de par tous les diables, que vous feissés fermer nostre poullailler, où la martre a mengé trois de mes meres gelines couveresses, dont vous vous appercevrez bien du dommage. Et, par Dieu, si vous vivés, vous serés le plus pouvre homs de vostre lignage. — Belle dame, fait-il, ne me dictes point telles parolles ; Dieu mercy j’ay assez, et auray si Dieu plaist, et ay de bonnes gens en mon lignage. — Quoy, fait-el, de vostre lignage ! Par sainte Marie, je ne sçay où il sont, mais au moins je n’en voy gueres qui vaillent. — Par Dieu, dit-il, dame, il y en a de bons. — Et que vous vallent-ilz, fait-elle ? — Qu’ilz me vallent ? fait le proudomme ; mès que me vallent les vostres ? — Que vous vallent mes amis ? fait la dame ; par le sacrement Dieu, vostre fait fust bien petit s’ilz ne fussent. — Et pour Dieu, fait-il, laissés ester cez parolles pour le present. — Certes, fait-elle, ils vous en respondroient bien si leur en parliez. » Lors bon-homme se taist, car à l’aventure il a doubte[175] que elle le die à ses amis, qu’il die mal d’eulx, pour ce que el est de plus grant lignage qu’il n’est.
Et lors se prent à plourer ung des petis enfans, qui est à l’aventure celluy que le bon-home ayme le mieux ; et la dame prend une verge et le bat très-bien, par despit du bon-home plus que pour autre chose. Lors luy dit le preudome : « Belle dame, ne le batez pas », et se cuide courroucer. Et la dame lui dit : « Ça, de par le deable, vous n’avez pas la paine de les gouverner, ne il ne vous couste gueres ; je suy jour et nuict après : que la malle boce s’y puisse ferir ! — Ha ! a ! belle dame, fait-il, c’est mal dit. — Avoy, Monsieur, dit la nourrice, vous ne savés pas la paine que madame y a, et qu’ilz nous font endurer à les nourrir. — Par ma foy, dit la chambrière, c’est grant honte de vous quant vous venez de hors, que la meson deust estre resjoye de vostre venue, et vous ne faites que noise. — Quelle noise, fait-il, est ce là ? Par ma foi, je ne la fais pas. »
Lors toute sa famille est contre luy, et ainsi le bon homme, soy voiant acullé de touz coustés, où il a esté maintes fois, et voit bien qu’il n’y gaingneroit rien, s’en va souvent coucher sans soupper, sans feu, tout moillé et morfondu ; et s’il soupe, Dieu sait comment, et en quelle aise et plaisance. Puis s’en va coucher, et oyt les enfans crier la nuitée ; et la dame et la nourrice les lessent à l’aventure crier tout à escient, par despit du bon-homme. Ainsi passe la nuyt en soussy et tourmens, qu’il tient à grant joye, veu qu’il ne vouldroit pas aultrement estre. Pource y est et y demourra tousjours et finira miserablement ses jours.
LA QUINTE JOYE.
La quinte[176] joye de mariage, si est quant le bon homme qui est marié, par les grans travaulx et paines qu’il a endurées et portées longuement, est mat et las, et est sa jeunesse fort resfredie : et à l’aventure il a femme de plus grant lignée qu’il n’est, ou plus jeune, qui sont deux grands chouses. Car nul ne se peut plus gaster que soy lesser enveloper en ces deux liens, pource que ce sont repugnances que l’on veult acorder contre nature et raison. Aucunesfois ont des enfans, et aucunesfois non. Ce non obstant, la dame ne s’est pas tant donné de paine comme le proudomme, qui a moult travaillé à la tenir bien aise, et pour son estat que elle a voulu avoir tousjours jolis et de grand chatel. Et s’il n’y avoit que cela, si faut-il qu’il aille avant ; car elle ne veult pas abesser sa lignée, et le mary se tient moult honnouré de ce que Dieu lui fist la grace qu’il la peut avoir. Et avient souvent que quant ilz se courrocent ensemble, elle lui dit par maniere de menaces que ses amis ne la luy baillerent pas pour la paillarder, et qu’elle scet bien dont elle est venue. Et dit que quand elle vouldra escrire à ses frères ou à ses cousins, qu’ils la viendront tantoust querir. Et pource ne luy ouse toucher de la main, quoy qu’il die de la bouche : ainsi est en grant servage, ce me semble. Et peut bien estre que ses parens l’eussent plus haultement mariée, et ne l’eussent pas baillée au bon homme, si ce ne fust ung petit eschapeillon[177] que elle avoit fait en sa jeunesse, je ne scey par quelle malle aventure qui advint par chaude colle[178], dont le bon homme n’avoit rien sceu ; ou à l’aventure en avoit bien oy parler et dire aucunes choses, mais le bon homme, qui est fait à la bonne foy et du bon cresme[179], oyt jurer à pluseurs bonnes gens que ce furent mauvais langages, qui furent mauvesement controuvez et sans cause contre la bonne damoiselle ou bourgeoise, comme plusieurs sont blasmées à grant tort, Dieu le sceit bien, par les joletrins[180] allans et venans par les rues, quant parlent des bonnes preudes femmes quant autre chose n’en povent avoir.
Si est ainsi que la bonne dame, qui voit et regarde son mary, qui a delessé l’esbat et toute joie et pense à acquerre chevance ou terre, et à l’aventure n’a gueres grant chevance ; et pource il est chiche à la mise, qui n’est pas plaisant à la dame, pource que elle veult souvent avoir nouveautez selon le temps, tant en robes, saintures que aultres choses, ainsi que elle voit en bonnes compaignies où elle va souvent, aux dances et aux festes, avecque ses cousines et ses commeres et avecques son cousin, qui à l’aventure ne lui est rien.
Et avient aucunesfois que, pour les grans aises où elle est et pour les grans delitz et plaisances que elle prent aux festes et dances où elle va continuellement, et que elle voit et oit dire pluseurs bonnes chouses, elle met en mespris son mary, et fait ung amy tel que bon luy semble. Et si ainsi est, jamais elle ne amera son mary : car il est tout aultre que son amy ; car il est avaricieux et plein de pensées et de soussiz ; et el n’est pas entrée en celle avarice où il est, et est en sa jeunesse, laquelle elle veult emploier en plaisances et delectations. Si va souvent où elle scet qu’elle pourra voir son amy, qui est frais et jolis. Et aucunes fois advient que ne le peut voir de longtemps à son honneur[181] ; mais elle a eu message que elle le doit veoir demain à certaine heure.
Et quant viendra au soir, que le bon homme son mary est couché et se veult esbatre avecques elle, à qui il souvient bien de son amy, que elle doit veoir demain à certaine heure, trouve maniere de s’en eschapper, et n’y touchera jà, et dit qu’elle est malade ; car el ne prise rien son fait, pour ce que c’est trop peu de chose au regart[182] de son amy, qu’y a huyt jours ou plus que elle ne vit, et viendra demain tout affamé et enragé : car à l’aventure il a veillé et languy par rues et par jardins long temps, qu’ilz n’ont peu parler honnourablement ensemble ; et pource, quant il pourra demain avenir, il fera merveilles, tant pour l’appétit que aussi pour la haste qu’il aura ; peut-estre aussi qu’ilz seront bien à loisir ensemble, en faisant l’un à l’autre touz les plesirs que homme pourroit penser. Et sachez qu’elle fait à son amy cent chouses, et monstre des secretz d’amours et fait pluseurs petites merencolies[183] que elle n’ouseroit faire ne montrer à son mary ; et aussi son amy lui fera tous les plaisirs qu’il pourra, et lui fera moult de petites bichotteries[184] où et prendra grant plesir, que nul mary ne sçauroit faire. Et s’il le sçavoit bien davant qu’il fust marié, si l’a il oublié, pource qu’il s’anonchallist[185] et se abestit à soy quant ad ce ; et aussi ne le vouldroit-il pas faire, car il luy sembleroit qu’il le apprendroit à sa femme, et que elle ne le scet point. Quant la dame a amy à sa plaisance, et ilz se pouvent trouver ensemble, et est à tart, ilz se font tant de joies que nul ne le pourroit dire, tant que le fait du mary n’est rien prisé. Après lesquelz plaisirs, la dame prant autant de plesirs en l’esbat de son mary comme ung tasteur de vins d’un petit rippopé[186] après ung bon hypocras ou pineau. Car quant aucunesfois celui qui a grand soif boit d’ung petit rippopé ou fusté[187], pour la grand soif qu’il a, il le trouve assez bon en beuvant ; mais quant il a beu, il trouve un mauvais desboit[188], et qui le vouldroit croire, il n’en bevroit plus si en deffault d’autre meilleur n’estoit. Aussi sachez que la dame qui a son amy à sa plaisance, par necessité et deffault d’aultre, à la requeste de son mary, en prent aucunesfois pour passer sa soif et pour passer temps. Et pource, quand son mary en veult prendre et elle ne le veult pas, et lui dit : « Pour Dieu, fait-el, lessez moy ester et actendez devers le matin. — Certes, m’amie, fera-il, non feray ; tournez-vous devers moy. — Par dieu, mon amy, fera-elle, vous me ferez grant plesir si vous me lessez ester jusques à matin. » Lors la dame se tourne, et le bon homme, qui ne luy ouse desplaire, la lesse jusques au matin. Lors la dame, qui pense à son amy, et a entencion de le voir le lendemain, qui n’est pas tout un, dit à soy-mesmes qu’il n’y touchera pas au matin ; et pour ce se liève bien matin et fait semblant d’estre bonne mesnagere, et le lesse dormant. Et à l’aventure et a bien veu son amy et a fait ses plaisirs davant que son mari se leve ; et après elle fait trop bien le menage. Aucunesfois avient que elle ne se lieve point, mès davant le jour elle se plaint et mignote tout à escient d’aguet[189] ; et le bon homme, qui l’a ouye, lui demande : « Qu’avez-vous, m’amye ? — Vraiement, mon amy, j’ay si grant mal en ung costé et ou ventre que c’est merveilles : je croy que c’est le mal que j’ay acoustumé à avoir. — M’amie, fait-il, tournez vous devers moy. — Pardieu, mon amy, fait-el, je suy si chaude que c’est merveille, et ne peux ennuyt[190] dormir. » Lors le bon homme l’accolle, et trouve que elle est bien chaude, et il dit : « Voir[191] ». Mès c’est d’aultre maladie qu’el ne dit et qu’il ne cuide, quar el a paravanture songié que elle estoit avecques son amy, et pource sue bien fort. Lors le bon homme la couvre bien, que le vent n’y entre, pour lui faire boire sa sueur, et lui dit : « M’amie, gardés bien vostre sueur, et je ferai bien faire la besongne. » Lors le bon homme se lieve, à l’aventure sans feu et sans chandelle ; et quant il est temps que elle se lieve, il lui fait faire du feu : et la dame dort à son aise, et s’en rit tout par elle.
Une autre fois le bon homme se veult esbatre avecques elle, et elle, qui s’est excusée pluseurs fois, comme dessus est dit, trouvera encore maniere de luy eschapper, si elle peut, car elle ne prise rien son fait ; et, que qu’en soit[192], le bon homme en a besoing et la baise et l’acolle, et Dieu scet comme elle est aise, s’il est ainsi qu’elle soit telle comme dit est. Elle dit ainsi : « Pleust à Dieu, mon amy, que vous ne le feissez jamès si je ne vous en parlasse premierement ! — Et comment, fait-il, ne le feriez-vous point ? — Par mon ame, mon amy, non, je cuide que nanil[193], et me semble que je en vauldroie mieux ; et si j’en eusse autant sceu avant que je fusse mariée, je ne l’eusse esté jamès. — Quoy dea ? fait-il, et pourquoy vous mariastes vous doncques ? — Par ma foy, mon amy, je ne scey ; je estoie jeune fille, et faisoie ce que mes pere et mere me disoient (combien que à l’aventure elle en avoit bien tasté devant). — Qu’est-ce à dire ? fait-il ; je ne vous trouvay nullesfois sinon en ceste opinion ; je ne scey que c’est. — Par mon ame, mon amy, si ce n’estoit vostre plaisir, je n’en vouldroye point. » Le bon homme est bien aise de ce qu’elle dit, et dit en soy-mesmes qu’elle est ainsi froide femme, et qu’il ne luy en chault ; et à l’aventure elle est femme blanche et feminine, de petite corpulence, pourquoy il le croyt mieulx. Lors il la baise et l’accolle, et fait ce qui luy plest : et la dame, à qui il souvient d’aultre chose, voullist[194] estre ailleurs, et le lesse faire et se tient pesantement, et ne se aide point ne mais ne se hobe[195] que une pierre. Et le bon homme travaille bien, qui est lourd et pesant, et ne se scet pas si bien aider comme d’aultres feroient. La dame tourne ung pou la chere[196] à cousté ; car ce n’est pas le bon ypocras que elle a autresfois eu, et pource li ennuye, et lui dit : « Mon amy, vous me affollez toute, et aussi, mon amy, vous en vauldrés moins. Le bon homme se tient le plus legierement qu’il peut, qu’il ne li face mal, et y met bien longuement ; mais il en eschappe à quelque paine, et craint bien une autre fois à soy y mettre, tant pour sa paine que pour doubte de faire desplesir à sa dame, car il croit qu’elle n’en veult point. Si le met en telle dance qu’il croit que el est ainsi feble de complexion, pource que à l’aventure el est ainsi descoulourée, et pour ce le croit-il mieux.