Les chouses sont bien jusques à l’autre assise ; mais veez-cy qu’il en avient. Le pere et la mere sont tant courrocé que c’est merveilles ; mès non obstant, pitié et amour qu’ilz ont à leur enfant leur fait recuillir le galant et sa femme. Mais veez-cy plus grant mal qu’il avient, car la pouvre femme a eu enfant à deux, à trois ou à quatre mois, et ne se peut celer. Lors toutes les joies du temps passé retournent en tristesses. S’il est tel qu’il la mecte hors, et sera honte, et tel le saura qui n’en sauroit riens ; et ne se pourra plus marier ; et sachez qu’elle ne s’espargnera pas. Et s’il la tient, elle ne le amera jamès, ne lui elle, et se aidera de tout ce qu’elle pourra. D’aultre part, il luy retraira souvent son fait, et à l’aventure la batra, ne jamais bon mesnage ilz ne tiendront ensemble. Mais non obstant il est en la nasse, dont il ne eschappera point, mais y sera en languissant tousjours et finera miserablement ses jours.

LA DOUZIESME JOYE.

La douziesme joye de mariage, si est quant le jeune homme est tant allé et venu qu’il a trouvé l’entrée de la nasse, et est entré dedens, et a trouvé femme telle qu’il la demandoit. Et à l’aventure il luy fust bien mestier d’en avoir trouvé une aultre ; mais il ne le vouldroit pour riens, car il lui semble qu’il est mieux assigné que nul aultre, et qu’il fust bien benheuré[338] quant il pleut à Dieu qu’il la trouvast, car à son avis n’en est nulle pareille à elle : et l’escoute parler, et se gloriffie en son fait, en sa prudence, combien par aventure elle ne sçait qu’elle ravace. Et peut estre le bon homme tel qu’il a tout disposé en soy de faire tout ce qu’elle dit, et se gouverne par son conseil ; et quand aucun a affaire avecques lui, il dit : J’en parlerai à ma femme, ou à la dame de nostre maison ; et si el le veult, il sera ; si el ne veult, il n’en sera riens : car le bon homme est si bien dompté, qu’il est debonnaire comme le beuf à la charrue. Or est-il à point. S’il est gentilhomme, et le prince face sa mandée et son armée, si la dame veult, il ira. Et pourra-il dire : « M’amie, il fault que je aille à l’armée. — Vous irez ! fait-elle ; et que irez-vous faire ? despendre tout et vous faire tuer ? et puis voz enfans et moy serons bien ordonnez ! » Briefment, s’il ne lui plaist, il n’yra point ; et se deffende qui porra et garde son honneur qui vouldra. Et aussi, quant el veult, el en delivre bien la meson : car el l’envoye là où il lui plest. Si elle tense, il ne sonne mot, car, quelque tort que elle ait, il lui semble qu’elle ait droit, et qu’elle est sage. Il fera de beaux faiz dorenavant, puis qu’il est en gouvernement de sa femme : car la plus sage femme du monde, au regart du sens, en a autant comme j’ay d’or en l’œil, ou comme un singe a de queue[339] ; car le sens lui fault avant qu’elle soit à la moitié de ce qu’elle veult dire ou faire. Ou s’il est ainsi, encore avecques ce le bon homme a assés à endurer : et se porte fort son fait, si el est proude femme ; et si elle est aultre, qui avient souvent, pensez qu’il a assez à souffrir, et si elle lui en baille de belles, de vertes et de meures. Maintenant el l’envoie dormir quant il veut veiller. Si elle veult faire aucune chose secrete, elle le fait lever à mesnuit[340], et lui remembre[341] une besongne qu’il a à faire, ou l’envoie en ung véage où elle s’est vouée, à grand haste, pource qu’elle dit qu’il lui est prins mal en ung cousté, et ira, face pluye ou gresle. Et s’il avient que le gallant son amy, qui sceit les entrées de la meson, veille parler à elle, et ne peut actendre, il s’en vient de nuit et entre en la meson, et se foure au selier, ou en l’estable, pour trouver maniere de parler à la dame, ou est si desespéré qu’il entre en la chambre même où le bon homme est couché. Car ung ribaut, en sa challeur, desespere et fait tout ce que son cœur lui ordonne pour acomplir sa voulonté ; et pource voit-on souvent que plusieurs, par leur mauvès gouvernement, sont veuz ou trouvez, par quoy leurs dames sont diffamées, qui sont si franches que quant elles voient les poines que leurs amis prenent pour elles, jamès elles ne les refuseroient, en deussent-elles mourir ; mès se alume le feu de la folle amour plus grandement. Et aucunesfois, quant le galant se boute en la meson, comme j’ay dit, le chien le sent et abaye : mès el lui fait acroire que ce sont les raz, et que elle lui voit bien souvent faire ainsi. Et si le bon homme avoit ores veu tout à cler la faulte, se[342] n’en creroit-il riens, mais penseroit qu’elle feist aultre chose pour son prouffit. Briefment, il est bien envelopé en la nasse. Elle lui fait porter les enfans jouer, elle les li fait bercer, lui fait tenir sa fusée[343] quant elle traouille[344] le samedi.

Mais il n’a pas assez affere, et lui sourt[345] une nouvelle peine : car il vient guerre ou païs, pour laquelle chacun se retrait[346] és villes et chasteaux. Mès le bon homme ne peut partir ne laisser sa femme, et est à l’aventure prins et mené prisonnier villainement, et est batu et paye une grousse ranczon : or a-il du mesnage sa part, et pour eschiver[347] qu’il ne soit pas prins il se retrait en ung chasteau. Mais il va et vient de nuict en sa maison, parmy les bois et à tastons, parmy les haies et bussons, tant qu’il est tout rompu et depiecé ; et vient veoir son mesnage, et la dame crie et tense et li met sus tout le mal et le meschief, aussi bien comme s’il deust faire la paix entre les deux rois de France et d’Angleterre, et dit que elle ne demourra pas liens. Et convient au bon homme charroier sa femme et ses enfans à grant haste en chasteau ou à la ville : et Dieu sceit la peine qu’il a de monter et de remonter la dame et les enfans, de trousser et baguer[348], et de loger quant ilz sont en la forteresse ; il n’est homme qui bien le peust dire. Mès vous pouvez penser quelle peine il a, et comment il est maigre et tourmenté de noise : car el ne sceit où revencher[349] de mal qu’elle ait si non sur lui, qui est à dure, à vent et à pluye. Et convient qu’il trote maintenant de jour, maintenant de nuit, à pié ou à cheval, selon l’estat où il est, puis czà puis là, pour querir de la vitaille, et pour ses aultres besoingnes. Briefment, le pauvre corps de lui n’aura jamès repoux, fors seullement paine et tribulation, car il n’est fait pour aultre chose. Et s’il avenoit que, pour ung grant ennuy de la noise que sa femme lui fait, il lui mescheist tant qu’il l’a voulsist rebeller[350] de respondre ou aultrement, sa paine sera redoublée, car il sera conclus[351] et vaincu en la parfin, et sera plus subjet que davant : car il n’est pas maintenant temps de commencer. Vous devez saver que les enfans sont mal instruiz et mal enseignez, ne le bon homme ne leur auseroit toucher, et convient qu’ilz aient tout ce qu’ilz demandent ; et quanque[352] ilz font est bien fait, et eussent ore trait[353] un œil à leur pere, en getant leurs pierres quant ilz jouent ensemble. Puis quant la guerre est passée, il faut charroyer tout le charreage[354] à l’oustel, et est la paine à recommencer. Or chiet le bon homme en vieillesse, et sera moins prisé que davant ; et sera reboutté lors comme un vieil faulconnier, qui ne vaut plus à nul mestier. La dame marie ses filles à sa guise, et aucunesfois les marie meschantement ; et elles ne leurs mariz ne prisent rien le bon homme, qui devient goutteux et ne se peut aider, pour les maux qu’il a souffry. Lors pleure le bon homme ses pechiés en la nasse où il est enclos, dont n’ystra jamès ; et n’osera faire dire une messe et ne fait testament, si non qu’il met son ame entre les mains de sa femme. Ainsi use sa vie en langueur et en tristesse, où il sera tousjours et finera miserablement ses jours.

LA TREZIESME JOYE.

La treziesme joie de mariage, si est quant celui qui est marié et a demouré avecques sa femme V ou VI ans ou plus, et si a esté si beneuré, ce lui semble, qu’il a trouvé une très-bonne femme et sage, et si a vescu avec elle en grands plesances et deliz à l’aventure. Et est gentilhomme, et veult acquerir honneur et vaillance, et veut aler dehors, et le dit à sa femme, laquelle le baise et l’acolle, et lui dit par maintes fois en suppirant et en plourant : « Helas ! mon amy, me voulez-vous lesser et vous departir de moy, et lesser vos enfans, et ne savons si nous vous verrons jamès ? » Et met paine jour et nuit à le retenir, qu’il ne aille point. « M’amie, fait-il, convient que je y aille pour mon honneur, et fault que je obeisse au roy, ou aultrement ge perdroye le fié[355] que je tiens de lui : mès, si Dieu plest, je vous verray tanttost[356]. A l’aventure il va oultre mer en quelque armée conquerre honneur et chevalerie : car il y en a aucunesfois qui ont le cuer si bon et si noble, qu’il n’est amour de femme ne d’enfans qui les tenist qu’ilz ne feissent tousjours choses honnourables. Si prent congié de sa femme à grand regrait, laquelle fait tout le deul que l’on pourroit dire : mais il est homme qui ayme honneur, et n’est rien qui le tenist, comme dit est. Il y en a la plus grant partie qui, pour deffendre la terre et eulx-mesmes, ne se povent partir de jouste leur femmes pour aller à dix ou XII lieues, si non par contrainte et en les poingnant de l’esguillon ; lesquels font sans faulte grant honte à toute noblesse, et sont lasches et devroyent estre privez de toute bonne compaignie, et de tout le nom et privilege des nobles : c’est à dire qu’il n’est nul qui entende la matiere qui soustienne que tieulx gens soient nobles, suppousé que leurs peres le ayent esté.

Or retournons à cest noble homme dont nous parlons. Il s’en va, et recommande sa femme et ses enfans, qu’il ame plus que chose qui soit, après son honneur, à ses especiaulx amis. Or avient qu’il passe la mer et est prins des ennemis ; ou par fortune ou aultrement, il demeure deux ou trois ou quatre ans, ou plus, qu’il ne peut venir. La dame est en grant douleur ung temps, et avient qu’elle a ouy dire qu’il est mort, dont elle fait si grand douleur que c’est merveilles. Mès elle ne peut pas tousjours plourer, et se apaise, Dieu mercy, et tant que elle se remarie à ung aultre, où elle prent son plesir, et tantost oublie son mary qu’elle souloit tant amer : et l’amour de ses enfans est oublié ; les belles chieres, les accollemens, les baisés, les beaux semblans qu’elle souloit faire à son mary sont tous oubliez ; et qui la verroit se contenir avecques son derrain mari, l’en diroit qu’elle le ame plus que elle ne fist oncques l’autre, qui est prisonnier ou en aultre necessité pour sa vaillance. Ses enfans, que le bon homme amoit, sont deboutez, et leur despent le leur à grant banbon[357]. Ainsi jouent et gallent ensemble, et se donnent du bon temps. Mais il avient, ainsi que fortune le veult, que le bon homme noble son mary s’en vient, qui est moult envieilly et gasté : car il n’a pas esté à son aise, deux, ou trois, ou quatre ans qu’il a esté prisonnier : et quant il aprouche de son païs, il enquiert de sa femme et de ses enfans, car il a grant paour qu’ilz soyent mors, ou qu’ilz aient necessité. Et pensés que le bon-homme y a maintes fois songé en la prison où il estoit detenu, et s’en est donné maintes mal-aises, et sa femme se donnoit du bon temps : peut-estre à celle heure que le bonhomme y pensoit, et prioit Dieu qu’il les gardast de mal, que celui que el avoit darrainement prins la tenoit entre ses braz, et n’avoit garde de peril. Lors il oit dire qu’elle est mariée. Or jugez quelle haschée[358] il a, de oïr dire telles nouvelles. Je croy que la douleur du roy Priam de Troye la grant, quant il oït la mort de Hector le preux, ne la douleur à Jacob pour la mort de son filx Joseph, ne furent point pareilles à ceste douleur. Or arrive au païs, et sceit la chose certainement. S’il est homme d’onneur, jamès il ne la prendra : l’autre qui l’avoit prinse, qui s’en est donné du bon temps, la lessera. Et ainsi el est perdue quant à son honneur, et à l’aventure se mettra en maulvais charroy, et tant, que le bon homme en aura une douleur perpetuelle, que jamès ne oubliera. Ses enfans aucunement seront ahontés par la faulte de leur mere. L’un ne l’autre ne se pourront plus marier, la vie de l’autre durant. Et est autresfois avenu que pour l’atisement de la femme, le mary, qui est de noble courage et hault, se combat en champ[359] ; et aucunesfois, selon ce que la fortune le veult, il est vaincu et occis[360] honteusement, qui est grant douleur. Maintesfois avient que celui qui a droit est vaincu, et celui qui a tort a victoire. Et avient aucunesfois que par l’ourgueil et bobant[361] de la femme le mary prend riote à un autre aussi puissant et plus que lui, pour le banc de leurs femmes, et pour la paix[362], et se débatent et combatent : car l’une veult aller devant l’autre. Et s’en engendrent entr’eulx paines perpétuelles, et en font assemblées d’amis, et quierent grans estaz à leurs fammes pour cuider surmonter l’un l’autre, où ilz despendent follement leurs chevances : dont il avient aucunesfois qu’ilz en vendent les choses ou leurs terres, qu’ils en viennent à pouvreté. Et pource, ceulx à qui les choses dessusdites aviennent ont trouvé past en la nasse de mariage, où ils estoient cuidé entrer pour trouver aise : mais ilz ont trouvé le contraire, combien qu’il ne leur est pas avis. Ainsi usent leur vie en douleur, où ils demourront tousjours et miserablement fineront leurs jours.

LA QUATORZIESME JOYE.

La quatorziesme joye de mariage, si est quant le jeune homme a mis toute sa paine à trouver l’entrée de la nasse, qu’il y est entré, et a trouvé une belle jeune femme, doulce et gracieuse, franche, plaisant et debonnaire ; et ont esté en grans deliz et plaisances deux ou trois ans, qu’ilz n’ont fait nulle chouse qui aient despleu l’un à l’autre, mès se sont faits touz les plaisirs que homme pourroit dire ne penser, sans avoir nulz contens[363] ensemble, eulx baisans comme deux coulombeaux : car ilz sont deux en une chose, et nature y a ouvré tant par la douceur de sa forse, que si l’un avoit mal, l’autre le sentiroit. Et ce avient quant ilz sont en la jeunesse de adolescence. Mais advient que la dame va de vie à trespassement ; dont le jeune homme est en tel douleur qu’il n’est homme qui le peust penser. Or est changée fortune, car il n’est pas raison que gens qui sont en prison vivent à leurs plaisirs ; car si ainsi estoit ce ne seroit pas prison. Le jeune homme entre en grant desconfort[364] ; maintenent se plaint de Dieu, de la mort ; maintenent se plaint de Fortune, qui trop lui a couru sus, comme de luy ouster toute sa joie : et me semble que c’est aussi grand douleur comme nulle qui soit dicte dessus.

Ainsi vit ung temps en misère et en tribulacion de pencées, et se tient tout seul, fuyant compaignies, en pensant tousjours en la grant perte qu’il a fete ; et a tousjours en vision la face de sa femme qu’il avoit tant amée. Mès il n’est rien qui ne se passe. Si a aucuns en la ville ou en païs qui dient qu’il est bon homme, et honneste, et a bien de quoy ; et travaillent pour le marier, et le marient à une aultre qui a toutes condicions à la première contraires : et a autresfois esté mariée, et n’est pas d’icelles belles jeunes, mais est entre deux aages ; et est femme qui sçait moult de choses, car el l’a aprins avecques son mary premier comment elle se doit gouverner avecques le second. Elle considere et avise ses condicions sagement, et est ung grand temps sans monstrer sa malice. Mais quand elle voit qu’il est homme franc et debonnaire, et qu’elle le cognoist et sa condicion, elle desplée[365] et descouvre le venin qui est en sa boueste. Si prend auctorité de vouloir gouverner, et luy fait souffrir plusieurs paines et tourmens. Car il n’est rien plus serf ne en plus grant servage comme jeune homme simple et debonnaire qui est en subjection et gouvernement de femme veufve, et mesmement quant elle est malle et diverse. Il est advis à bailler par similitude, que celle qui est en ce poinct est à comparer à ung mauvès garnement, cruel et sans pitié, esleu pour pugnir aucuns malfaicteurs : celui qui chiet en ce poinct n’a rien affere si non prier Dieu qui lui doint bonne pacience à endurer et souffrir tout, comme un vieil ours emmuselé, qui n’a nulles dents, lié d’une grosse chaigne de fer, et est chevauché[366] et chastré[367] o une grosse barre de bois, et tout le retour qu’il en peut avoir, est de crier : mais quant il crie, il a deux ou trois coups daventage.