Ainsi est à comparer le bon homme simple, qui est marié à femme veufve malle et diverse. Et avient souvent, pource qu’il est très-jeune envers elle, elle devient jalouse : car la friandie et lecherie[368] de la jeune chair du jonne homme l’a faite gloute[369] et jalouse, que elle le vouldroit tousjours avoir entre ses braz, et si vouldroit tousjours estre emprès. Elle ressemble le poisson qui est en une eaue, et par la force de la grant challeur d’esté qui a duré longuement, l’eau pert son cours et devient tournée : par quoy le poisson qui est dedans est desirent de trouver eaue nouvelle : il la suit, et monte tant qu’il la trouve. Ainsi fait la femme qui est aagée, quant elle trouve le jeune homme et jeune chair qui la renouvelle. Et sachez qu’il n’est chose qui plus desplaist à jeunes homs que une vielle femme, ne qui plus lui nuist à la santé. Et aussi comme ung homme qui boit du vin afusté[370], tant comme il le boit et a soif, il s’en passe assés ; mès quant il a beu, il a ung très-mauvès desboit[371], pour cause du fust en quoy il est, et n’en bevra plus qu’il en puisse finer d’autre : et ainsi est du jeune homme qui a vieille femme, car certes il ne l’amera jà, et encore mains amera la jeune femme le vieil homme. Et en y a aucuns qui par avarice se marient à vieilles femmes : mais elles sont bien bestes, quelque service qu’ilz leur facent ; car ilz ne tiendront jà parole qu’ilz leur aient promise. Et encore je tiens à plus beste vieil homme qui cuide faire le joli et se marie avec jeune femme. Quant je voy faire telles chouses, je m’en ry, en considérent la fin qu’il en aviendra. Car sachez si l’omme vieil prent jeune femme, ce sera grand avanture si elle se atent à lui de ses besongnes : et pensés comment elle, qui est jeune et tendre et de doulce alaine, puisse endurer le vieil homme, qui toussira, crachera et se plaindra toute la nuict, poit et esternue ; c’est merveille qu’elle ne se tue. Et a l’alaine aigre, pour le foye qui est tourné, ou aultres accidens qui aviennent aux vieilles gens. Et aussi que l’un sera contraire à la plaisance à l’autre. Or considerez si c’est bien fait, mettre deux choses contraires ensemble ? C’est ad comparer à ce que l’en met en ung sac ung chat et ung chien : ilz auront tousjours guerre liens jusqu’à la fin. Dont avient aucunesfois que l’omme et la femme se pourvoient de ce qu’il faut, et despendent follement leurs biens, tant que l’on en voit pluseurs à pouvreté. Et avient souvent que telles vieilles gens deviennent jaloux et glous plus que nulz autres : et tousjours empirera la besongne ; quar s’il estoit ores jeune, la besongne en iroit pirs. Et quant les galants voient une belle jeune fille mariée à ung tel homme ou à ung sotin, et ilz voient que elle est jolie et gaye, ilz mettent leur aguet : car ilz pensent bien qu’elle devroit mieulx y entendre que une autre qui a mary jeune et abille. Et quant il avient que une vieille prent ung jeune homme, le jeune homme ne le fait que pour l’avarice : dont il avient que jamès ne l’aymera ; et les battent très-bien et despendent ce que elles ont en mauvès usage, et aucunesfois viennent à povreté. Et sachez que continuacion d’une vieille femme abrege la vie d’un jeune homme ; pour ce dit Ypocras : Non vetulam novi, cur moriar ? Et voulentiers telles vieilles, mariées à jeunes homs, sont si jalouses et si gloutes qu’elles sont toutes enragées ; et quelque part que le mary aille, soit à l’eglise ou ailleurs, il leur semble qu’il n’y va que pour mal faire : et Dieu sceit en quel triboil et tourment il est, et les assaulx qu’il a. Et jamès une jeune femme ne seroit si jalouse pour les causes dessus dites ; et aussi elle s’en fera bien guerir quant elle vouldra. Celui qui est en ce point dont je parle est si tenu, qu’il ne ouse parler à nulle femme, et fault qu’il serve la dame qui est vieille : pourquoy il s’envieillira plus en ung an qu’il n’eust fait avec une jeune en dix ans. La vieille le sechera tout : et encor vivra en noises et en douleurs, en tourments où il demourra tousjours, et finera miserablement ses jours.
LA QUINZIESME JOYE.
La XVe joye de mariage, que je repute à la plus grant et extresme douleur qui soit sans mort, si est quant aucun, par sa maleurté, a tant tourné à l’environ de la nasse qu’il a trouvé l’entrée, et à l’aventure il a trouvé une femme qui joue et galle, et prend des plaisances du monde à sa voulenté. Et ainsi le fait par long-temps, tant que son mary se doubte et s’en apperçoit : et vient lors en noises et en tourmens appartenans à tel cas. Mais sachez que quant est de ses esbaz, la femme ne cessera point, pour noise qui li en soit faite, et deust-elle estre tuée, mais en sera tout à sa jolie voulenté, puis qu’elle y a commencé.
Si avient que le mary, de cas d’aventure, ou qu’il s’est mis en aguet, tellement qu’il a veu entrer le compaignon en sa meson, qui lui ayde à fere ses besongnes quant il n’y est pas, dont il enrage d’ire[372] et d’engoisse qui lui serre le cueur : si s’en va hastivement tout forcené[373] et entre en la chambre où ilz sont, et les trouve ensemble, ou bien près. Si cuide tenir le pouvre compaignon adventureux, lequel est tout jugié, et si sourprins qu’il n’a povoir de rien dire ni de soy deffendre. Et ainsi qu’il le veult ferir, la dame, pour pitié du pouvre homme, et pour fère son devoir (car elle doit tousjours garder de faire murtres) vient embracer son mary en lui disant : « Ha a ! pour Dieu, mon seigneur, gardez vous de faire ung mauvès coup ! » Et sur ce le galant, qui a ung pou de delay, desplée ses jambes et s’en va, et l’autre va après, qui n’a pas loisir de tuer sa femme. Et ainsi le pouvre compaignon lui eschappe, qui va bien toust[374], et n’est pas de merveilles ; car il n’est homme si diligent d’aller, pour nécessité qu’il ait, comme ribault eschappe des mains de ceulx qui l’ont voulu entreprendre. Lors le mary, qui ne sceit qu’il est devenu, retourne hastivement à la chambre, en esperance de trouver sa femme, affin de la villener ou tuer, qui seroit très-mal fait à lui : car il n’est pas acertené qu’ils aient rien fait de mal, pource qu’il arriva entre deux.
Or faut-il savoir que la pouvre femme desconseillée est devenue. Et s’en est allée chiés sa mere, chiés sa sœur ou chiés sa cousine : mès plus bel est qu’elle soit chiés sa mere que ailleurs. La pouvre femme compte à sa mere tout ce qu’il lui est avenu ; mès el li dit que le gallant estoit entré d’aventure liens, et que oncques mès n’y avoit esté ; et que son mari l’avoit trouvé d’aventure parlant à elle, sans autre mal faire. Et sa mere li demande : « Que deable, fait-elle, avoit-il affere avecques toy ? — Par Dieu, il est bien vray qu’il m’avoit parlé deux ou troys foiz de cela, mais je l’en avoye bien resfusé ; et il ne faisoit qu’entrer et m’en parloit, et je luy disoye qu’il s’en allast. » Lors et jure grans seremens que elle ameroit mielx qu’il fust pendu ; ou à l’aventure el luy confesse toute la matière : quar la mere lui dit (qui sceit assés de la veille dance) : « Certes, je me doubte qu’il y ait aultre chose, ne je ne t’en creroy ja qu’il eust ousé entrer en ta chambre s’il n’eust grant acointance à toy. Dy le moy, fait-elle, hardiement, affin que je te pence de y mettre remede. » La fille baisse le vis[375] et rougist. « Ha a ! fait la mere, je cognois bien que c’est ; dy moy, dy moy comment il en est ? — Par ma foy, le mauvès homme m’a priée plus de deux ans, et me estoye tousjours si bien deffendue, jusques à une foiz que mon mary estoit allé dehors, qu’il entra, ne scey comment, en nostre maison, si avoy-je bien fermé la porte, et me forsa ; et par mon ame je m’en deffendi plus de demie nuit, qu’il me mist en la grosse alaine : et vous savez que ce n’est rien que d’une pouvre femme seulle. — Ha a ! de par touz les diables, fait la mere, je le savoye bien. Or avant, fait-elle, gouverne toy bien sagement, et que le garson ne aille plus ne ne vienne ciens. — Ha a ! Madame, il luy convenist mander qu’il n’y venist point : car je scey bien qu’il est maintenant en grant malaise, pour ce qu’il cuide que mon mary me ait tuée ; et il est bien si foul qu’il viendra sçavoir si je suis morte ou vive. — Si suy moult esbahie, fait la mere, que ton mary ne le tua, et toy aussi. — Ave Maria ! Madame, par mon serement, si je n’eusse embracé mon mary il estoit mort, le pouvre homme. — Tu feis que sage de l’en garder : car puis que ung pouvre home a mis son corps en adventure pour servir une femme, et en prent de mauveses nuiz, elle devroit mieulx mourir que de le laisser villener. — Hellas ! ma dame, si vous savez quel homme il est ! car, par mon serement, j’ai veu qu’il pleuvoit et gresloit et fasoit noir comme en ung four, que le pouvre homme venoit tout à pié, affin qu’il ne fust aperceu, et actendoit en nostre jardin plus de demie nuit que je ne povoie trouver maniere d’aller à lui ; et quant j’y alloye, je trouvoy le pouvre homme tout gelé, mais il n’en fasoit compte. — Je m’esmerveilloye, fait la mere, comment il me portoit si grant honneur : et quant je voys[376] à l’église, il me vient donner de l’eau benoiste, et partout où il me trouve il me fait touz les services qu’il peut. — Par ma foy, Madame, il vous ame bien. — Or avant, fait la mere, il y faut metre remede, qui pourra. Vien-sa, fait-elle à la chamberiere ; va dire à mes commeres telles et telles que je leur prie que se viennent esbatre avec moy : car j’ay ung pou affaires avec elles. » La chamberiere s’en va, et dit aux commeres ce que la mere leur mande. Les commeres s’en viennent à l’oustel et se seent à l’entour d’un beau feu, si c’est en yver ; et si c’est en esté, elles se mectent sur le jonc[377] ; et la premiere chose qu’ilz font, sans dire Pater ne Ave Maria, elles bevront du meilleur très bien, en actendant que l’autre amende, et Dieu scet s’elles font bon guet devers matin, pour corner Anglois de quinze lieues[378]. Lors une des commeres dira à la mere de la fille : « Ma commere, quelle pauvre chiere fait vostre fille ! — Par Dieu, ma commere, il lui est avenu une malle advanture, pourquoy je vous ay envoiées querir. » Lors leur compte toute la maniere, et à l’aventure ne leur dit pas la chose comme elle a esté ; aussi peut estre qu’elle leur dira toute la verité, pource qu’il y en a aucunes d’elles qui eusce esté en paroil party, parquoy elles en sauront trop meilleur conseil donner ; et les autres scevent bien que telles choses vallent, et qu’ils veulent dire, mais elles se sont si bien gouvernées en leur fait, et si secrettement, qu’il n’y a point eu esclandre, Dieu mercy. Lors font leur conseil et dit chacune son avis, et comment il leur en est prins en cas semblable ; qui est une belle allegacion, que alleguer le cas que l’on a veu avenir et pratiquer par experience. Les unes arguënt, les aultres repliquent, les aultres repliquent et respondent, pour savoir si elles porront sauver l’inconvenient qui est avenu. Et après, elles font leurs conclusions, et y mectront bonne provision, si Dieu plaist, et s’assembleront souvent, et se tiendront bien aises : mès le bon-homme à qui est avenu la villenie paiera tout.
Après ce qu’elles ont conclut comment elles procederont, elles s’esbatent et se raudent ensemble. L’une dit à la fille : « Je ne vouldroye pas avoir aussi malle nuict comme ton mary aura ceste nuict. » L’autre dira : « Je vouldroie bien scavoir qu’il fait maintenant, et voir sa maniere. — Par Dieu, fait l’autre, quant vous oistes parler de tel et de moy, de ce que vous savez que mon mary me mist assus[379], dont je me deffendi bien, Dieu mercy, il fut plus de trois mois qu’il ne povoit manger ne dormir ; et quant il estoit couchié, il se tournoit si souvent et s’escortoit et supiroit tousjours : et, par mon ame, je m’en rioye en moy-mesme entre les draps, et mectoye le drap en ma bouche. — Hellas ! fait l’autre, que le pouvre homme qui s’en fuyt est maintenant en grant douleur ! — Hellas ! m’amie, dit la mere, le meschant[380] ne s’est peu tenir aujourd’hui de venir deux fois davant ceste meson : mès je lui ay mandé qu’il n’y vienge plus. » Et la chambriere dit : « Par mon serement, je l’ay maintenant trouvé davant la fontaine ; il m’a baillé un grant pasté pour vous apporter, et m’a dit qu’il vous envolera le matin une tartre, et se recommande tant à vous que c’est merveille, et à la compaignie. — Hellas ! fait une d’elles, par mon serement, c’est grant pitié. — Vraiement, fait l’autre, nous mengerons du pasté pour l’amour de luy, avant que nous en aillons. — Et par Saincte Marie, fait l’autre, je vouldroie qu’il fust icy. — Hée Dieux, dit la chamberiere, qu’il seroit aise ! car il est tout transi, et est si palle qu’il semble qu’il soit mort. — Par vostre foy, ma commere, envoions le querir ? — Je le veilx bien, fait la mere : mès qu’il viengne par l’uis derriere[381]. » Lors à l’aventure il y vient, et se raudent et s’esbatent, et ont grant pitié de lui et lui font place. Lors envoient querir la chamberiere du bon homme, laquelle scet tout et sçavet tout le fait davant et en avoit eu à l’aventure une bonne robe. La chamberiere vient, et une des commeres lui demande : « Par ton serement Jhesucrist, quelle chiere fait ton mestre ? — Quelle chiere ? fait-elle ; il ne faut jà en demander : car, par mon ame, oncques puis hyer matin, que la malle aventure ariva, il ne beut ne ne mengea ne ne repousa. Par ma foy, il s’est mis ce matin à table, mès il n’y a oncques coulé de viande : car quant il avoit mis ung morceau de viande en la bouche, il ne le povoit avaller, et le jetoit. Et puis il se prenoit à penser sur la table en se merencolient ; et est aussi palle et deffiguré comme ung homme mort. Puis prend son cutel[382] de quoy il trenche, et il frappe dessus le table ; puis s’en va au jardin ; puis revient, et ne peut ester[383] ne fere contenance ; et toute la journée et la nuytée il jete ungs sanglons[384] : il n’est home qui n’en eust pitié. — Pitié ! fait l’autre : il guerira bien, si Dieu plest. Par Dieu, ma commere, vous en avez veu de aultres aussi malades, qui sont bien gueriz, Dieu mercy. Mès vraiement, fait-el à la chamberiere, tu y as grand faulte ; tu savoies bien le feit, et ta mestresse se fioit en toy, que tu ne t’en donnoies de garde. — Ha a ! par le Sacrement Dieu, je ne cuidasse jamès qu’il venist à icelle heure, car oncques mès je ne lui vi faire le tour qu’il fist : que maudit soit-il de Dieu ! — Amen », font-elles ; et si est-il.
Ainsi se raudent et moquent du bon homme. Lors entreprennent laquelle ira premierement parler au bon home, qui est en sa meson comme ung homme qui est jugé à pendre. Et premierement s’en viennent une ou deux de ses plus especialles commeres et voisines qu’il ait joyeusement. Et l’une, dès l’entrée de l’oustel, lui dit : « Que faictes-vous, mon compere ? » Et il ne sonne mot, et les lesse venir jusques à lui. Elles s’en viennent seoir au plus près de lui. Et lui dit l’une d’elles : « Quelle chiere faites-vous, mon compere ? — Je ne faiz, fait-il, aultre chiere. Qu’est ce à dire ? — Vraiement, fait-elle, je vous veil blasmer : car ma commere, la mere de vostre femme, m’a dit je ne scey quelles folies ; et par mon serement, vous n’estes pas sage de croire telles nycetez[385] : car par l’ame qui en mon corps bat, je suy certaine comme je suy de la mort, et en jureroye sur Dieu tout sacré, qu’elle ne vous fist oncques faulte, ne n’en eust voulenté. » Et l’autre lui dit : « Par Nostre Dame du Puy, où j’ay mon corps porté, s’il a pleu à Dieu, je la cognois dès enfance : mès c’est la meilleure fille qui soit en tout cest païs. Or est grant pitié dont elle vous fust oncques donnée : or l’avez-vous diffamée, et sans cause, et ne le lui pourroiez jamès amender. — Par mon serement, fait la chamberiere, mes chieres dames et amies, je ne scey que monsieur a pencé ne trouvé : mais oncques à ma vie je ne vis follie en ma dame, et l’ai servie bien leaument[386] ; et ce seroit bien grant chose que je ne l’eusse sceu. — Quoy dea ! dit le bon homme, je la viz davant moy ! — Par ma foy, fait l’une des commeres, non feistes, quelque chouse que vous diez : car puis que gens sont l’un près de l’autre, il n’est point à pencer qu’il y ait pour tant mal. — Je scey bien, fait la chamberiere, que le ribaut y a bien tendu : mès il n’y a homme au monde à qui ma dame veille plus de mal que à lui : et ne scey comme il se mist en la meson, car, par ma part de paradis, il n’y avoit oncques mès esté, et ameroit mieulx madame qu’il fust pendu au gibet, et qu’elle fust arse. Je vous ay jà servi quatre ans leaument, quelque pauvre que je soie : mais je jureroye bien sur les saintes reliques de ceste ville que madame s’est aussi bien gouvernée et maintenue comme bonne preude femme vers vous, comme femme fist oncques. Ha a ! lasse ! comme se porroit-il faire, fait-elle, que je ne l’eusse sceu, s’il y eust mal ? Et par mon ame, je estoie au plus près. Pleust à Dieu que je fusse aussi bien quicte de touz les pechiez que je fiz oncques comme elle est de celui, combien que oncques homme ne toucha à ma bouche que celui que je espousay, dont Dieu ait l’ame, si lui plest ; je n’en crains homme qui vive. » Là viennent les aultres commeres, et les unes avant les autres, et n’y a celle qui ne die de très-bonnes raisons. L’une dit : « Par le sacrement Dieu, mon compere, je croy que je suy une des femmes du monde qui plus vous ame, emprès[387] vostre femme : mès je vous jure par ma foy que si je avois veu mal en elle, je vous le diroye. — Par ma foy, fait l’autre, ce fust le deable qui ce fist pour vous departir d’ensemble[388], pource qu’il ne vous peut aultrement nuire. — Hellas ! fait l’autre, la pouvre femme ne fine de plourer. — Par Dieu, fait l’autre, elle est en voie de mourir. — Et cuidés-vous, fait l’autre, que nous soions si sotes que si elle estoit telle comme vous dites, nous la souffrissons en nostre compaignie ? Par ma foy, fait-elle, nanil, nous ne suymes pas si sotes que nous daignasson parler à elle, ne ne souffrerion pas que elle demourast en nostre rue ne environ nous. » La mere s’en vient pleurant, et lui court sus, et fait semblent qu’elle le veille prendre aux ongles, et dit : « Ha a ! mauldite soit l’eure qu’elle vous fut oncques donnée, car vous lui avez perdu son honneur et le mien ! Hélas ! fait-elle, l’en vous fist grant honneur de la vous bailler, que si el eust voulu, el eust été mariée à un grant chevallier, où el fust maintenant en grans honneurs : mais elle ne vouloit avoir aultre que vous ; c’est bien raison que ainsi li en prengne, à la meschante[389] ; il lui avoit bien à mescheoir. — Ha a ! ma commere, fait l’une des aultres commeres, ne vous courrocez point. — Ha a ! mes chieres amies, fait-elle, si ma fille eust fait faulte, il ne m’en chalist, quar moy-mesme la estranglasse : mais cuidés-vous que je soye bien aise de veoir ainsi mener ma fille à honte sans cause, à si grand tort que jamès ne lui pourroit amender ? »
Lors commencent toutes à tanser et à le blasmer. Et le pouvre homme commence à penser, et ne sceit que faire ; mais en effect il se guerit fort et apaise. La mere s’en va, et ses commeres l’appaisent doulcement, et lui dient que ce n’est pas de merveilles si la mere se courroce ; et entreprennent de ramener la fille, et prennent congié. Et après s’en vient ung cordelier, ou un jacobin, qui est son confesseur, et de sa femme, et sceit tout le fatras, et a pencion chacun an pour absouldre du tout, et s’en vient au bon homme et luy dit : « J’ay bien esté esbahy de ce que l’en m’a dit. Certes je vous veil blasmer : car je vous jure par monseigneur sainct Dominique, ou par monseigneur sainct Augustin, je cognois vostre femme passé a dix ans : mès je prens sur le jugement de mon ame qu’elle est une des bonnes proudes femmes qui soit en tout le pays ; et le scey bien, quar elle est ma fille de confession, et l’ai bien serchée ; mais je n’y ay trouvé que tout le bien qui peut estre en femme, ne son corps ne fust oncques entechié[390] du peché, et en met mon ame en plege[391] » Ainsi est vaincu, et se repent moult le bon homme d’en avoir tant fait, et croit qu’il n’en fust oncques riens. Or faut-il savoir le prouffit que le bonhomme aura d’avoir fait tel effroy : il sera, dorenavant, plus subget qu’il ne fust oncques, et à l’aventure deviendra pouvre homme ; quar sa femme qu’il a diffamée n’aura plus de honte, pource qu’elle sceit bien que tout chacun le sceit, et ne fera plus compte de riens. Et d’aventure la mere, les commeres, les cousines, les voisines, dont en y a aucunes qui n’avoient rien sceu de la besongne, seront dorenavant bien de la femme[392], et luy aideront à faire ses besongnes, aussi comme elles lui ont aidé à embrider son mari, pource qu’il estoit trop fort en gueulle[393]. Et le gallant fera aussi d’autre part tant de services, et faire des pastez et des tartes qu’il mengeront ensembles ; et paiera tout le bon homme, et jamès n’en orra[394] parler, par les bons moiens que les commeres y mectront : car il ne creroit jamès que elles consentissent telles besongnes, et ne se doubtera plus de riens. Le sien se gastera à soustenir les fatras. La chamberiere, qui sceit bien toute la besongne et qui a bien travaillé à faire la paix, sera aussi grant dame comme la mestresse, et se fera d’aultre part visiter, et sa mestresse lui aidera, car il fault faire courtoisie à qui la faict. Or est-il envelopé en la nasse ; et face tout quant qu’il vouldra, car quelque chiere qu’el luy face, el ne l’amera jamès : il viendra en vieillesse, et chierra en pouvreté, par le droit du jeu. Ainsi use sa vie en poines, en douleurs et gemissemens, où il est et sera tousjours et finera miserablement ses jours.
CONCLUSION.
Cy finent les XV joyes de Mariage, lesquelles je appelle joies pource que ceulx qui sont mariez ne povent avoir cognoissance des chouses dessusdites, et les tiennent à grant felicité, comme il appert, pource qu’ilz ne vouldroient pour riens estre aultrement. Mais quant à moy, je tiens telles chouses aux plus grans maleurtez qui puissent estre en terre. Et si les femmes se deullent[395] de ce que je n’ay mis ou assigné lesdites chouses, que je tiens à maleurtez, surs elles comme surs les hommes, elles le me pardonront si leur plest, combien que je ne leur ay rien meffait, pource que tout est à leur louange et honneur.