« Aucun critique, que je sache, ne s’est occupé de rechercher quel pouvait avoir été l’auteur de cette étude si approfondie des vices et des travers de son temps. Le Duchat, dans l’édition de 1734, n’a proposé sur ce sujet aucune conjecture ; ce qui prouve que ni lui, ni aucun autre, n’avaient connaissance de notre manuscrit et de l’énigme qui le termine : car on se serait empressé de publier cette dernière, d’abord ; puis, ensuite, on aurait tenté de l’expliquer.

» Voici cette énigme et les lignes qui la suivent, transcrites, à la fin du manuscrit, de la même main que le corps de l’ouvrage :

De labelle la teste oustez

Tresvistement davant le monde

Et samere decapitez

Tantost et apres leseconde

Toutes trois a messe vendront

Sans teste bien chantée et dicte

Le monde avec elles tendront

Sur deux piez qui le tout acquite.

En ces huyt lignes trouverez le nom de celui qui a dictes les XV joies de Mariage au plaisir et à la louange des mariez. Esquelles ils sont bien aises. Dieu les y veille continuer.

Amen. Deo gratias.

» De grâce, Monsieur, quel sera l’heureux Œdipe qui surprendra le secret de ce nouveau Sphinx… Pour moi, j’avoue que j’y ai perdu mon gaulois. J’avais pourtant cru entrevoir une issue à ce dédale cryptonymique ; mais mon fil, peu solide d’ailleurs, s’est rompu au quatrième vers, et le reste subsiste impénétrable pour moi[1]. Quoi qu’il en soit, je veux vous faire part de ma tentative d’explication…

» C’est évidemment une charade, dont il s’agit de rassembler les membres épars ; ce sont des lettres ou des syllabes qu’il faut extraire et coordonner. Or, j’ai pensé que c’étaient des syllabes, et que, puisque l’on devait décapiter la belle, sa mère, et le seconde, si l’on faisait attention que ces mots étaient écrits dans l’original de manière à ne composer avec l’article qui les précède qu’un seul vocable, on devait les considérer comme autant de mots complets, et opérer sur eux en conséquence de cette donnée. L’auteur, pensais-je, s’est peut-être amusé à combiner ce redoublement d’obscurité, qui devait, selon toutes apparences, faire faire fausse route à la plupart des interprétateurs. Les syllabes obtenues par le procédé indiqué seraient la, sa, le ; or, c’est exactement, et avec son orthographe primitive, le nom patronymique de l’ingénieux auteur du Petit Jehan de Saintré, d’Antoine Lasale. Ce résultat une fois trouvé, des inductions, des demi-preuves, se présentaient en foule pour l’appuyer. La date des Quinze Joyes, rapportée à 1450, et celle du Petit Jehan, fixée à 1459, concordaient parfaitement. Le Duchat remarque que le dialecte picard règne d’un bout à l’autre du premier ouvrage. Or, Antoine Lasale, qui fut le courtisan assidu de Philippe le Bon, et l’un des ornements de cette petite cour libertine que Louis XI, encore dauphin et réfugié dans le Brabant, tenait à Geneppe, qui data même de cette dernière localité son célèbre roman, dut passer la plus grande partie de sa vie dans les Pays-Bas, et, par conséquent, être complétement imbu du dialecte picard. Enfin, quels rapprochements ne présenteraient pas, si l’on venait à les détailler, les compositions connues d’Antoine Lasale et celle que j’essaye de lui attribuer ? N’existe-t-il pas, en effet, d’incontestables analogies entre l’histoire de la Dame des belles cousines, cette peinture de mœurs élégantes, mais faciles et relâchées, dans laquelle perce, en définitive, une satire piquante de la légèreté des femmes ; entre les Cent Nouvelles nouvelles, curieux répertoire d’anecdotes scandaleuses, véritable martyrologe de maris trompés, dont notre auteur dut être un des rédacteurs principaux, puisqu’une des nouvelles porte son nom, et enfin les Quinze Joyes de Mariage, railleuse antiphrase, analyse satanique de toutes les douleurs sans remède, de toutes les infortunes sans retour dont l’auteur se plaît à tresser exclusivement le lien conjugal ? »

Les raisons sur lesquelles se fonde M. Pottier pour attribuer les Quinze Joyes à Antoine de La Sale ont paru tellement concluantes, que son opinion a été généralement adoptée, et qu’il ne nous est pas même venu à la pensée de la contester. Loin de là, nous allons signaler quelques petites circonstances qui nous paroissent propres à les corroborer.

Antoine de La Sale, né en 1398, en Touraine selon les uns, en Bourgogne selon les autres, séjourna pendant quelque temps en Italie. Il étoit à Rome en 1422. A son retour il fut secrétaire de Louis III, duc d’Anjou et comte de Provence ; il fut viguier d’Arles. Il dut par conséquent séjourner assez long-temps en Provence ; or nous avons trouvé dans les Quinze Joyes un grand nombre d’expressions en usage ou particulièrement ou exclusivement dans le midi de la France, et nous en avons indiqué plusieurs dans les notes. Plus tard, Antoine de La Sale passa au service de René d’Anjou, s’établit en Flandres, et fut un des ornements de la petite cour du dauphin de Viennois, qui fut plus tard le roi de France Louis XI. Or, Le Duchat a reconnu dans son livre le dialecte picard. Ajoutons que l’auteur des Quinze Joyes est sans cesse préoccupé du dauphin de Viennois et qu’il en parle constamment. Ajoutons encore que nous avons trouvé, dans la cinquième Joye ([p. 47, lig. 13]), cette locution si connue qui fait encore aujourd’hui le fond de la langue belge, le fameux savez-vous ? Ajoutons que l’auteur des Quinze Joyes n’est guère plus bienveillant pour certains moines que l’auteur du Petit Jehan de Saintré ne l’étoit pour damp abbé. Du reste, on s’occupe beaucoup en ce moment d’Antoine de La Sale. Un érudit ingénieux lui attribue la Farce de Pathelin. S’il parvient à démontrer cette paternité, ce sera une raison de plus pour lui accorder celle des Quinze Joyes, car ces deux ouvrages présentent une analogie frappante de langage et d’idées[2].

L’époque de la composition des Quinze Joyes concorde parfaitement avec l’opinion qui attribue cet ouvrage à Antoine de La Sale. Elle est antérieure à 1464, date du manuscrit de Rouen. Il y est parlé, comme d’un événement déjà éloigné, d’une bataille de Flandres, que Le Duchat suppose être celle de Rosbecque, en 1382 ; il y est question de prisonniers faits par les Anglois : Le Duchat conclut de ces circonstances que l’ouvrage a dû être écrit vers 1450. Nous ne dirons rien de la mention des pèlerinages de Notre-Dame de Lorette, qui ne se trouve que dans les éditions de Rosset, et peut émaner de lui. Nous nous bornerons à ajouter qu’il est question, dans la huitième Joye, d’un enfant nouveau né que l’on choyé comme s’il étoit le dauphin de Viennois, ce qui pourroit, à la rigueur, être une allusion au fils de Louis XI, né en 1459.

Les Quinze Joyes de mariage furent accueillies avec la faveur qu’elles méritoient[3]. Il s’en répandit promptement des copies plus ou moins fidèles. Ces copies sont maintenant perdues, et le manuscrit de Rouen est le seul qui se soit conservé, ou du moins le seul que l’on connoisse. Mais lorsque l’imprimerie s’en empara, elles étoient assez communes, et diverses éditions furent faites sur des manuscrits. Nous connoissons quatre rédactions différentes, dont nous allons parler avec quelque détail.

A. Le manuscrit de Rouen, que M. Pottier décrit ainsi : « C’est un volume in-4, complet, quoique dépouillé de sa reliure, transcrit à longues lignes de 26 à la page, sur papier très-fort, au filigrane d’un bœuf, et contenant en tout 152 feuillets. La souscription qui se lit à la fin, tracée en encre rouge, de la même main que le corps du volume et que toutes les rubriques, donne exactement la date de sa transcription :