«Le savez-vous, ma chère amie, que je viens d’être menacée du plus terrible sacrifice que la Providence pût m’imposer? Ma fille vient d’avoir la petite vérole de la plus mauvaise qualité et compliquée d’un venin affreux... Jugez de ma situation pendant treize jours, mais surtout pendant une semaine que, l’arrêt prononcé, je n’attendais plus sa vie que d’un miracle. Il n’y a point de termes pour rendre ce déchirement, quand les liens du sang, ces liens brûlants de la maternité, vont être rompus! Hélas! vous l’avez éprouvé, tendre mère, mais l’objet que vous perdiez, quelque intéressant qu’il fût, ne pouvait vous être ce que m’est cette enfant; un attachement de dix années, dont toutes les heures me liaient par des soins et des espérances, un cœur vraiment tendre, sensible et reconnaissant, sentant les besoins de l’amitié et s’élevant à tout par l’action du sentiment et de la raison, développant pendant cette maladie qui a été un supplice infernal par sa nature et par celle des remèdes, un courage bien supérieur à tout ce que je pouvais présumer, voilà ce qu’il fallait perdre et voilà ce qui m’a été rendu. Je n’ai pas d’expressions pour dire ma joie, mais tu peux la mesurer sur mes alarmes qui ont été portées au dernier point. Le ciel a entendu nos vœux. Il nous a rendu ma fille. Hélas! que serais-je devenue s’il m’avait fallu voir tomber cette fleur? La plaie se serait agrandie tous les jours. Les temps, les lieux, les personnes, les secours, la triste nécessité de vivre pour des devoirs aussi sacrés et que je n’entrevoyais plus qu’avec un affreux dégoût, tout m’eût rappelé ma perte, tout aurait enfoncé le poignard. Je ne puis rendre compte, ma chère amie, de tout ce que j’ai ressenti; le souvenir de mille pensées depuis six mois prenait l’apparence de funestes pressentiments. L’idée désespérante de sa perte s’était présentée à moi depuis que je la voyais confirmer de plus en plus les promesses de son bon naturel; j’en avais été poursuivie et je croyais y lire mon cruel destin. Que le cœur d’une mère est neuf à cette vérité si frappante que nos vies ne tiennent à rien! Avec quelle amertume j’en dévorais l’expérience! Je ne finirais pas, chère amie, de te peindre ma douleur. Tout l’accroissait. M. de Grouchy était dans le désespoir du père le plus tendre. Son état m’effrayait. Il me prouvait que tout ce que j’avais attendu, projeté, désiré de cette enfant s’était réalisé pour être impitoyablement brisé... Nous voilà sur la route de la convalescence...»

Quinze jours après, le 28 octobre, Mme de Grouchy écrivait à Dupaty[21]:

«Tu as vu l’abîme dont j’ai mesuré en frémissant la profondeur. Je n’y voyais point de fond en vérité. On ignore comme on aime jusqu’au moment où on est menacé de perdre l’objet de son amour et, dans cet instant, on croit n’avoir pas encore commencé de l’aimer. Quelle tempête dans l’âme de ta pauvre sœur! Elle a vraiment passé des horreurs du désespoir à une joie ravissante, mouvement inconnu à qui n’a pas éprouvé le contraste de voir engloutir ou d’arracher aux flots conjurés une tête chérie.

«Hélas! mon ami, j’ai reconnu peut-être trop, (puisque la vie ne tient qu’à un fil), combien ma fille est nécessaire à mon bonheur. Je me rappelle maintenant dans quel vide je serais si je l’avais perdue. C’est te dire combien son cœur et son esprit sont déjà de niveau aux miens. Tu pardonnes ce langage à une mère qui croit, au moins, pouvoir avouer son courage et sa sensibilité. Nous avançons dans cette convalescence qui a été si laborieuse qu’après les premiers transports de la résurrection, c’était pour moi un nouveau supplice. Elle commence à marcher et à agir seule... Elle sera peu ou point marquée. Il n’y a pas longtemps que je jouis de cette faveur tant l’effroi d’un grand malheur éclipse la peur d’un moindre. Reçois, cher ami, toute la reconnaissance de cette chère enfant. La voilà bien plus liée à la vie que devant. Le tendre intérêt de tant de bons parents échauffe cette jeune âme qui, j’espère, sera toujours susceptible de s’enflammer à l’amour des siens... Mes fleurs sont en bon état. La Charlotte est toujours gentille; mon cadet[22] est plein de vivacité et de santé. Mon grand fils se développe assez bien. Tout cela fait mon ciel; mais il y a des nuages, comme tu vois, même des orages. Mon mari les sent aussi fortement que moi.»

Cette année-là, les Grouchy passèrent à Villette la mauvaise saison[23]. Le 8 décembre, la marquise écrivait au Président:

«Je t’ai laissé sur la convalescence de ma fille qui jouit enfin de toutes ses forces. Il ne lui reste que des traces légères, de rares douleurs de nerfs et un peu de faiblesse dans la vue. Mes trois autres sont assez bien de tous points, à la maigreur près pour Charlotte, quoique avec un assez bon fonds. Mon fils se fortifie bien et se développe assez pour me faire beaucoup espérer sur son compte. La tournure de son Mentor[24], qui a vraiment infiniment des qualités désirables pour ses importantes fonctions, apprivoise son âme plus concentrée, plus froide dans l’origine que celle de ses sœurs. Elle acquiert du tact et de la sensibilité. Il annonce une grande raison, du jugement et l’heureux pronostic de la curiosité. Je suis donc fort contente sur ce point.»

Au printemps de 1776, on envoya Sophie à Vaux-le-Pénil, dans la propriété qui appartenait à son oncle, le conseiller Fréteau. «Bâtie à mi-côte, sous un voile discret de verdure, avec la Seine à ses pieds, Melun tout proche et les masses lointaines de la forêt de Fontainebleau fuyant à l’horizon, sa façade à rotonde indiquait la demeure d’un grand seigneur du XVIIIe siècle, ami des Muses et des arts plus encore que magistrat; les toitures mêmes étaient remplacées par des terrasses à l’Italienne qui faisaient fureur depuis Versailles[25].» Louis XV n’aimait pas cette forme de toits et l’on raconte dans la famille qu’un jour où les carrosses de la cour traversaient les ponts de Melun, le roi avait dit en montrant le château de Vaux: «Voici le coffre à avoine de M. Fréteau.»

Là, Sophie sut conquérir de nouvelles affections et parfaire, grâce à son charme personnel, la bonne opinion qu’elle n’avait donnée, jusque-là, que par ses lettres ou dans les rapides entrevues de Villette.

Après cette maladie et la longue convalescence qui l’avait suivie, Sophie se remit à l’étude, au dessin et à la musique, sous la haute direction de sa mère qui s’occupait de son moral, tandis que l’abbé de Puisié, précepteur d’Emmanuel et du Chevalier, se chargeait de donner quelques leçons techniques à la sœur aînée en même temps qu’à ses élèves.

Sophie était même devenue l’aide et parfois la remplaçante du professeur. Dans un journal personnel qu’elle avait intitulé Gazette et Affiches du Château de Villette, elle racontait toutes les péripéties de l’éducation de ses frères. En parlant du cours de Droit naturel, elle disait: «Les écoliers attendent impatiemment leur maître. Le plus âgé (c’était elle) a gagné une bonne altération de voix à répéter la seconde partie du droit en trois heures d’horloge. Un professeur qui, sans être vieux, n’est pas pour l’âge au no 19, peut donc avoir la poitrine fatiguée, sans qu’inquiétude doive s’en suivre, mais seulement précautions et ménagements[26]. Quand (sic) aux rêves creux, ils ne peuvent convenir à quelqu’un qui est censé savoir bien diriger ses idées, puisqu’il apprend aux autres à se diriger eux-mêmes.»