«Les autres», c’est qu’en effet depuis 1764 M. et Mme de Grouchy avaient eu deux nouveaux enfants; un fils, Emmanuel, qui naquit le 23 octobre 1766 et qui deviendra maréchal d’Empire et une seconde fille, Félicité-Charlotte, venue au monde au mois de mars 1768 et le 27 du même mois, tenue sur les fonts baptismaux par son oncle, le président Dupaty.

Naturellement, dans cette branche de la famille, la filleule du magistrat tiendra désormais une grande place dans les préoccupations et dans la correspondance; mais on n’oubliera pas, cependant, Sophie, «la jolie petite nymphe aux yeux noirs,» comme disait le Président, et, malgré les titres de la cadette à une préférence qui aurait été légitime, c’est l’aînée qui, en secret, restera la plus chérie de toute la famille. Quand il venait à Paris[15], le Président déclarait que Sophie avait une bonne part dans son impatience et dans ses désirs de retrouver les siens.

Cependant, il n’est pas possible de séparer ce que la nature avait si bien uni; et la peinture de la vie patriarcale qu’on menait à Villette ne serait plus exacte si l’on négligeait de rappeler tous ceux qui vivaient dans cet intérieur charmant.

Le 25 mai 1769, la Présidente écrivait à son mari[16]: «Votre filleule devient gentille à manger. Elle court toute seule. Il ne lui manque que la parole. Son esprit voudrait se manifester et trouver une porte de sortie. Il étincelle dans ses grands yeux, dans ses petits mouvements. Mais il faut attendre la nature... Son petit frère est beau comme un ange. C’est un amour aux yeux bleus. Il est doux et avisé à plaisir. Pour votre petite Grouchette, elle est toute prête à monter en graine.»

Mais il faut laisser la parole à la mère elle-même. On y verra mieux que dans tous les récits sa bonté, son esprit et son cœur[17]: «Il ne me reste d’existence, écrivait-elle au Président, que ce qu’il en faut pour l’éducation de mes enfants. Il commence à entrer de l’esprit et du sentiment dans l’âme de ma fille dont les dispositions sont heureuses; mon fils m’astreint par sa jeunesse à ce que l’éducation a de plus sec et de plus aride. Mais il me laisse entrevoir de la sensibilité et l’espoir de l’intelligence.

«Charlotte est un vrai petit bijou pour le caractère; rien de plus caressant, de plus gai, de plus drôle. Ce petit peuple me prend bien des moments que je lui consacre avec plaisir. M. de Grouchy les aime éperdument, vient souvent les voir chez moi et jette un coup d’œil de complaisance et de satisfaction sur les soins que je leur donne.»

Et, une autre fois, elle écrit encore au même correspondant[18]:

«Je vais te parler des miens en bref. D’abord, le bouquet, c’est Charlotte: il est moins frais que de coutume. Un rhume, un mal d’estomac l’ont un peu défleurie; ce n’est rien. La rose blanche,—c’est ma Grouchette,—croît assez et reste sensible aux charmes des arts, de l’esprit et de la vertu. L’Emmanuel mord à la grappe que lui présente son jeune mentor qui a trouvé le chemin du cœur.»

Mais il n’est pas dans l’ordre des choses qu’un pareil bonheur puisse durer longtemps. Au mois de septembre 1775, Sophie fut atteinte d’une petite vérole des plus graves; tous les médecins la condamnèrent. Elle y survécut cependant et cette crise terrible fut, pour elle, salutaire. De cette maladie date une transfiguration physique qui l’ayant trouvée laide, engoncée, de petite taille, la rendit grande, élancée, superbe, douée de cette beauté qu’elle garda jusqu’à ses derniers jours et qui était tellement établie, qu’on ne l’appelait jamais, même parmi ses ennemis, que la belle Sophie de Grouchy et, plus tard, la belle Mme de Condorcet[19].

Aimante comme nous la connaissons, Mme de Grouchy fut bouleversée par la maladie de sa fille. Les lettres où elle en parle sont trop touchantes pour ne pas être données ici[20]; le 13 octobre 1775, de Villette, elle écrivait à sa sœur, Mme Dupaty: