D’autres fois, on faisait un pain de l’invention de Mme de Grouchy; il y entrait près de moitié de pommes de terre et ce mélange donnait une nourriture excellente. «C’est un grand allègement, disait Fréteau[28], pour les dépenses charitables. Celles-ci ne ruinent jamais et attirent les bénédictions du ciel sur les familles.»

Sophie avait conservé de ces louables habitudes un souvenir charmant et doux, et, bien des années après, dans ses Lettres sur la Sympathie, dont nous aurons à parler longuement, elle disait en évoquant les charités qu’on pratiquait à Villette:

«Vous me l’avez appris, respectable mère, dont j’ai tant de fois suivi les pas sous le toit délabré des malheureux, combattant l’indigence et la douleur! Recevez pour toute ma vie l’hommage que je vous devrai, toutes les fois que je ferai du bien, toutes les fois que j’en aurai l’inspiration et la douce joie. Oui, c’est en voyant vos mains soulager à la fois la misère et la maladie; c’est en voyant les regards souffrants du pauvre se tourner vers vous et s’attendrir en vous bénissant que j’ai senti tout mon cœur et que le vrai bien de la vie sociale, expliqué à mes yeux, m’a paru le bonheur d’aimer les hommes et de les servir.»

Cette vie, si occupée et si charitable, était devenue un modèle pour toute la famille. Au milieu de ce XVIIIe siècle qu’on se représente d’habitude tout autrement, c’est ainsi que les vertus privées avaient joint au parfum le plus délicat le plus généreux des exemples.

«C’est de notre chère Grouchy et de tous les siens, écrivait Dupaty à sa femme[29], que je vais aujourd’hui, ma chère amie, entretenir et intéresser ton cœur. Enfin, je l’ai revue cette chère ressuscitée et ton cœur lui-même aurait de la peine à te peindre avec quelle émotion, quelle joie! Oui, c’est elle, elle encore, toujours elle... Elle a toujours cette heureuse physionomie remplie de son cœur, de son âme, de son esprit qui, sans cesse, s’élancent pour ainsi dire à vous tout à la fois. Tu es toujours aussi vive dans ses entrailles, dans son souvenir. Il y a deux jours que je suis ici et il ne me semble pas qu’il y ait une heure. Il m’est délicieux de me reposer un moment, dans le sein de la nature, de l’amitié et de toutes les vertus, de l’agitation du grand tourbillon qu’on appelle Paris. Je suis enchanté de ses enfants. Leur santé est parfaite. Le fils aîné est plein de raison, de justesse d’esprit, de bons sentiments. Il est vraiment tel que je désirerais mon fils à son âge. Mais aussi quelle éducation, quelle culture, quels soins! Ils ont un excellent mentor qui s’est ouvert une nouvelle route, qui s’occupe des sensations avant de s’occuper des idées, c’est-à-dire des fondements avant le toit. Tout ce qui se fait dans cette aimable demeure est une éducation continuelle. M. et Mme de Grouchy n’ont pas d’autre occupation, ni d’autres plaisirs. Ils mènent la vie patriarcale. On ne peut peindre le tableau; il faut le voir avec attention et souhaiter d’en faire un pareil dans le sein de sa famille ou regretter amèrement de ne pouvoir le faire. Mais, dans les villes, il n’y a pas moyen. Aussi, c’est un deuil ici que de quitter la campagne; c’est pour eux quitter la nature. Mais il faut qu’une demoiselle sache danser et jouer pendant vingt-quatre heures du clavecin. Les lettres de Mlle de Grouchy sont des infidèles; elle est tout autre que ce qu’elles en disent. Elle a infiniment de raison et même d’esprit. J’ai vu des choses écrites par elle avec confiance et liberté que Mme de Sévigné n’eût pas désavouées. C’est à la lettre. Sa mère est parfaitement contente; elle doit l’être. Sans être précisément jolie, sa physionomie est assez agréable et le développement de la jeunesse peut encore faire épanouir quelque bouton caché sous les feuilles. Une taille de nymphe, un air de noblesse et d’élévation répandu dans toute la personne; on ne peut être mieux à quatorze ans. Mais la perle des perles, la rose des roses, la grâce des grâces, c’est la charmante Charlotte. On ne dit pas tant de choses spirituelles et aimables avec des paroles qu’elle en dit avec son regard et son sourire. Le petit dernier est la douceur des anges. Heureuse mère! heureux enfants! Spectacle enchanteur pour qui sait le goûter et comment ne pas le goûter pour peu qu’on ait un cœur. Tout cela me comble de tendresses, de caresses.»

On me pardonnera, j’en suis sûr, d’avoir donné cette longue et jolie lettre qui nous introduit si avant dans l’intimité de cette famille charmante.

Les étrangers subissaient le charme, comme les parents ou les amis. Et si Dupaty s’exprimait comme nous venons de le voir, si le poète Roucher, qui était presque de la famille, disait de Mme de Grouchy à son ami le Président[30]: «N’ai-je pas vu combien elle est aimable? Ne m’a-t-elle point accueilli avec une bonté pleine de grâce? Est-ce que je ne sais point que, pendant ses douleurs, elle s’est souvenue de mon poème et a témoigné quelque regret de ne l’avoir point entendu en entier?» des indifférents, comme un doctrinaire qui venait de passer quelques jours à Villette, pouvaient dire eux aussi[31]: «J’y ai vécu quinze jours. Un paysage délicieux, une société charmante, tous les talents réunis à la beauté dans la personne des nièces de Mme Dupaty, la musique, la peinture, le latin, le grec, toutes les langues, toutes les sciences.»

Mais revenons à Sophie de Grouchy et voyons ce que sa mère elle-même en disait au conseiller Fréteau, son frère[32]: «Mes deux filles me font une société, je dirais presque divine, parce qu’elle porte sur une harmonie et un attrait réciproque bien établi et que, chaque jour, néanmoins, semble fortifier. L’aînée a des ressources personnelles infinies, la plus essentielle de toutes, la religion comme étude. Ce sentiment y tient le premier rang et devient entre elle et moi un lien et un rapport intimes... J’ai du labeur ce qu’il en faut et des jouissances bien précieuses. Nous tâchons, ma fille et moi, d’aider M. de Grouchy dans quelques travaux de terrier; je voudrais même qu’il nous mît plus en état de lui être utiles sur cet objet. Cette vie est tout à fait douce et heureuse.»

En dehors de ces occupations et des études que nous lui connaissons, Sophie faisait quelques lectures pieuses, analysait Télémaque ou les pensées de Marc-Aurèle.

Mais la famille n’allait pas tarder à se séparer; le fils grandissant était parti pour le service et Sophie allait, elle aussi, quitter pour de longs mois cette délicieuse maison de Villette, où elle avait goûté un bonheur qu’elle ne devait plus retrouver.