CHAPITRE II
LA CHANOINESSE DE NEUVILLE

Les chapitres nobles de Dames.—Le prieuré de Neuville-en-Bresse.—Sophie y est envoyée.—Ses occupations.—Sa correspondance.—Sophie reçoit la visite du président Dupaty.—Son retour à Paris et à Villette.—On cherche à la marier.—Rencontre du marquis de Condorcet chez Dupaty.

Il y avait en France, au moment où éclata la Révolution, dans la considérable hiérarchie des ordres religieux, une institution qui remontait à une très haute antiquité et qu’on appelait les chapitres nobles de dames ou de chanoinesses.

Ceux-ci se subdivisaient en chapitres proprement dits comme celui de Remiremont, en abbayes comme à Maubeuge et en prieurés, comme à Neuville, dans le diocèse de Lyon.

On comptait pour la France vingt-six chapitres qui contenaient six cents chanoinesses et accusaient un revenu de 700,000 livres[33].

Dans les maisons les moins difficiles, il fallait quatre quartiers de noblesse du côté paternel et autant du côté maternel; d’autres chapitres en exigeaient huit, quelques-uns seize. A Remiremont, la noblesse devait toujours remonter au delà de deux cents ans et l’abbesse ne pouvait être choisie que parmi les princesses de sang royal. A Maubeuge, la preuve à faire était de huit générations ascendantes d’une noblesse militaire et chevaleresque, dont l’origine devait se perdre sans interruption dans la nuit des temps. A Bourbourg, dans l’Artois, où la Reine était première chanoinesse, on devait prouver sa noblesse depuis l’an 1400 et produire un acte du XIVe siècle.

Les chanoinesses qui avaient le titre de Madame, faisaient partie de l’état ecclésiastique sans prononcer aucun vœu et conservaient le droit de se marier; elles chantaient l’office au chœur, revêtues de l’aumusse et d’un habit qui ressemblait à celui des chanoines. En dehors des exercices conventuels, elles portaient un costume souvent très élégant et qui n’accusait son côté religieux que par une croix d’or suspendue par un ruban de moire. Dans la maison du chapitre, chaque dame avait son habitation séparée; outre la jouissance de ses biens propres, elle recevait une portion distincte des revenus de la communauté.

Après les dignitaires et les chanoinesses titulaires, il y avait dans chaque chapitre des chanoinesses non prébendées ou postulantes qu’on appelait les nièces; et qui, en attendant une vacance, étaient adoptées par une chanoinesse qui devait leur laisser sa prébende soit à sa mort, soit à sa sortie du chapitre.

Dans la réalité des faits et à une époque où toute la fortune était réservée pour le fils aîné, ce titre de chanoinesse appartenait comme un droit à certaines grandes familles qui trouvaient là un moyen de doter leurs filles ou, du moins, de leur assurer pendant quelques années les revenus d’un canonicat.