Le foyer de la République.—Condorcet et sa femme se séparent de leurs anciens amis.—Naissance d’une fille.—Pamphlets contre le marquis et sa femme.—Les Girondins chez Condorcet et chez Julie Talma.—Etablissement à Auteuil avec Jean Debry auprès de Cabanis.—Lettres sur la Sympathie.—Mort de la marquise de Grouchy chez Condorcet.—Mise en arrestation de Condorcet.

Condorcet ne s’était pas présenté aux États généraux; mais la situation qu’il occupait, ses relations dans le monde philosophique, ses travaux appréciés de l’Europe savante, tout contribuait à lui créer une place à part, dans le mouvement général qui entraînait les esprits.

Attaché, pour quelques mois seulement, au groupe constitutionnel ou Société de 89, il servait les idées nouvelles dans le Journal de Paris et dans la Feuille villageoise.

Mais c’était surtout sa maison, devenue bien vite un foyer politique, qui lui assurait une influence prépondérante; Mme de Staël semblait destinée à présider les salons de la Constituante; chez Mme de Condorcet, on sentait, sans pouvoir préciser comment, qu’on dépasserait rapidement les timides réformes pour se lancer à corps perdu dans les rêves généreux et dans les entreprises les plus aventureuses. Et de fait, pendant la Législative et les premiers mois de la Convention, la royauté de Sophie alla tous les jours grandissante.

Condorcet, après avoir contemplé son admirable épouse, aurait voulu que toutes les femmes fussent admises au droit de cité. Il invoquait les exemples d’Elisabeth d’Angleterre, de Marie-Thérèse, de Catherine de Russie et ajoutait[107]: «La princesse des Ursins ne valait-elle pas un peu mieux que Chamillart? Croit-on que la marquise du Châtelet n’eût pas écrit une dépêche aussi bien que M. Rouillé? Mme de Lambert aurait-elle fait des lois aussi absurdes et aussi barbares que celles du garde des sceaux d’Armenonville contre les protestants, les voleurs domestiques, les contrebandiers et les nègres?»

Du reste, dans la famille, tout le monde se mettait à l’unisson de Condorcet et de sa femme; le vieux marquis de Grouchy s’était fait nommer avec Berthier, alors major de la garde nationale de Versailles, un des deux commissaires recenseurs des citoyens actifs des villages[108]; c’était une mission difficile, ingrate même, sans grand honneur et sans aucun profit. Mais, on s’occupait de la chose publique et rien ne semblait plus enviable à cette époque d’enthousiasme et d’illusions.

Il n’y avait pas jusqu’à la sage Mme Fréteau qui ne fût prise, elle aussi, de l’envie des réformes. Elle ne voulait plus que le roi conservât sa maison militaire, et il fallait que son neveu, le futur maréchal, la rassurât par cette lettre scellée d’un cachet étrangement prophétique. (Il représentait un nœud avec cette légende: Dénouera qui pourra)[109]: «Vous avez donc bien envie, ma chère tante, que ce pauvre roi n’aie plus de maison militaire. En vérité, vous n’êtes pas brave; je serais même tenté de me moquer un peu de vous. Une ombre vous fait peur. Sept ou huit cents gardes du corps, dangereux dans un pays où il y a quatre à cinq millions de gardes nationales! Enfin, sur la perte de son état, comme sur celle de sa fortune, il faudra bien prendre son parti. C’est en cultivant mon esprit et mon cœur que je chercherai à me mettre au-dessus des privations qu’impose le malaise actuel.»

Bien qu’il ne fût pas député à l’Assemblée constituante, Condorcet y passait de longues heures, dans les couloirs, et sa femme, pendant ce temps-là, suivait, dans une loge, les séances intéressantes.

La marquise de Créquy,—dont les Mémoires, on le sait, sont loin d’être authentiques,—a raconté, à propos de Sophie, cette anecdote, certainement arrangée et dont il faut lui laisser toute la responsabilité: «Je me trouvais, dit-elle, dans une tribune placée près de la porte; arrive une espèce de tricoteuse, en gants de soie[110], qui riait à grande bouche en causant avec un jouvenceau, couleur de rose et blond, qu’elle endoctrinait en philosophisme et qui rougissait quelquefois, le cher enfant! Les voilà qui s’asseyent et la conversation continue. J’entends qu’il est question de l’Ecriture sainte et la dame se met à dire, avec un air de malice et d’enjouement séducteur, que si la chaste Suzanne avait été une vieille femme, entre deux jeunes gens, elle aurait eu plus de mérite.» Mme de Créquy affecta de ne pas la connaître et quitta la loge sans saluer. «On vint me dire ensuite, ajoute-t-elle, que c’était Mme de Condorcet.»

Un décret royal du 13 août 1790 supprima la place d’inspecteur des monnaies; mais Condorcet gardait son logement du quai Conti, où il devait habiter encore plusieurs mois.