Ainsi dégagé de toute fonction officielle, il se fit aussitôt nommer membre de la municipalité parisienne; il connaissait les services qu’on pouvait rendre dans cette place modeste, mais honorée de la considération publique. C’est ainsi qu’à Auteuil, Lefebvre de la Roche avait été nommé maire, et Cabanis, premier officier municipal. Leurs concitoyens, sans nul doute, avaient voulu les remercier de leur bienfaisance inépuisable et de la part que tous deux avaient prise à la rédaction des cahiers de 1789 pour la paroisse d’Auteuil. N’a-t-on pas le droit de croire aussi que ce témoignage de confiance s’adressait plus encore à la généreuse châtelaine qui les abritait sous son toit?
Au mois de mai 1790, Mme de Condorcet donnait le jour à une fille Alexandrine-Louise-Sophie, qui fut appelée toute sa vie du nom d’Elisa qu’elle n’avait pas reçu.
Au commencement de 1791, Condorcet, nommé commissaire de la Trésorerie, dut résigner ses fonctions municipales.
Deux mois après la mort de Mirabeau, qui venait d’être emporté par un mal que Cabanis, dévoué comme le meilleur des fils, n’avait pu vaincre, le roi, affolé, avait tenté cette fuite, si piteusement échouée dans l’auberge de Varennes, et son arrestation avait amené, dans les idées de Condorcet, un changement considérable.
Le philosophe s’était aussitôt prononcé pour la République; il avait donné sa démission de commissaire de la Trésorerie et quitté l’hôtel des Monnaies pour aller loger rue de Lille, numéro 50, au coin de la rue de Bellechasse.
C’est de là que, le dimanche 17 juillet 1791, Mme de Condorcet partit, accompagnée de sa fille, à peine âgée d’un an, pour se rendre au Champ-de-Mars; le peuple s’y était donné rendez-vous pour signer une pétition qui demandait la déchéance du roi. Les constitutionnels formaient encore la majorité dans l’Assemblée constituante et ils décidèrent que la Fayette et Bailly se mettraient à la tête de la Garde nationale et des troupes pour marcher contre les manifestants. La foule, inoffensive et calme, était composée de beaucoup de femmes et d’enfants; à côté de Mme de Condorcet, on voyait Mme Roland. Par quelle fatalité des coups de fusil furent-ils tirés? Bailly dut proclamer la loi martiale et une décharge de mousqueterie laissa de nombreux morts sur le terrain. La Fayette n’évita de plus grands malheurs qu’en se précipitant, au galop de son cheval, à la gueule des canons chargés à mitraille. Cet acte d’inutile énergie coûta la vie, d’après les historiens les plus modérés, à plus de quatre cents personnes et acheva de détruire la popularité de La Fayette, de Bailly et de l’Assemblée.
Condorcet garda de cette journée une impression inoubliable et, pendant sa proscription, dans une sorte de justification de sa conduite politique antérieure, il s’écriait, en arrivant au récit de cet événement: «Ma fille unique, âgée d’un an, manqua d’être victime de cette atrocité, et cette circonstance augmentant encore mon indignation, je la montrai assez hautement pour m’attirer la haine de tout ce qui avait alors quelque pouvoir.»
Avant de se séparer, l’Assemblée nationale voulut indiquer à Louis XVI un certain nombre d’hommes parmi lesquels le roi devait choisir le précepteur du prince royal. Condorcet fut désigné malgré lui[111] et mis sur la liste qui portait déjà les noms de Roucher, Bernardin de Saint-Pierre, Berquin, Sieyès, Ducis, Lacépède, Lacretelle, Malesherbes, Necker et Robespierre lui-même qui avait intéressé à sa cause Mme de Lamballe, sans pouvoir emporter la place qui fut donnée, le 18 avril 1792, à M. de Fleurieu. En même temps, on avait proposé à Mme de Condorcet d’être gouvernante du jeune prince tandis que son mari aurait été premier précepteur. Tous deux refusèrent presque dans les mêmes termes, quoiqu’ils ne se fussent pas entretenus de ces propositions[112].
Condorcet et sa femme avaient toujours refusé de se rendre à la cour[113]; leurs idées avancées leur avaient fermé bien des salons; La Rochefoucauld et les membres de la Société de 89 ne pardonnaient pas au philosophe ses idées républicaines; Malesherbes eut même un mot sanglant: «Si je tenais en mon pouvoir M. de Condorcet, dit-il, je ne me ferais aucun scrupule de l’assassiner.» Il y eut des séparations cruelles. Comment pouvait-il en être autrement quand des amis intimes, comme Cabanis et Roucher, en arrivaient à ne plus même s’adresser la parole!
Le débordement d’injures fut à son comble lorsque Condorcet se présenta aux suffrages des électeurs chargés de nommer les députés à l’Assemblée législative. On lui reprocha, entre autres choses, d’avoir fréquenté secrètement la cour et particulièrement Monsieur, au moment même où il attaquait le plus violemment la famille royale dans ses écrits. La chose vint à ses oreilles; il fit une enquête et il établit facilement que le visiteur mystérieux était le comte d’Orsay, premier maréchal des logis de la maison de Monsieur.