Condorcet avait amené avec lui, à Auteuil, sa femme, sa fille, sa belle-mère et sa belle-sœur, Félicité-Charlotte. D’après les registres de la municipalité, Condorcet avait deux chevaux et un carrosse. On se logea chez la citoyenne Pignon, au no 2 de la grande rue du village dans une maison qu’habitait déjà le législateur Jean Debry. Mlle de Grouchy occupait, moyennant deux cents livres par an, deux chambres qui avaient vue sur la grande rue et sur la cour. Son mobilier était succinct: une table ronde en acajou, à dessus de marbre blanc, avec couvercle en maroquin et drap vert, une baignoire en cuivre en sabot, une bergère de vieux damas vert et sa housse, un lit, quelques fauteuils et quelques chaises[116].
C’est dans cette maison où Condorcet espérait trouver la sécurité et le calme que se passèrent ses dernières heures de joie.
Si «le foyer de la République», comme a dit un contemporain, était dans le salon de Mme de Condorcet, soit à l’hôtel des Monnaies, soit rue de Lille, il y avait encore, dans Paris, d’autres maisons où se réunissaient les Girondins; Condorcet, bien que retiré maintenant à Auteuil, au moins pendant la belle saison, car il retourna rue de Lille pendant l’hiver de 1792-1793, ne pouvait pas cependant abandonner ses amis et souvent il dut venir à Paris pour les voir, pour causer et s’entretenir avec eux de la conduite politique à suivre dans les circonstances difficiles que l’on traversait.
Il y avait bien le salon de Mme Roland; mais Condorcet ne s’y sentait guère attiré; il goûtait peu la femme du ministre et celle-ci le lui rendait bien. N’avait-elle pas écrit à Bancal des Issarts: «Condorcet n’est pas sans mérite; mais c’est un intrigant.»
Il y avait aussi les maisons de Mmes Lameth et Mathieu Dumas; mais on y rencontrait trop de montagnards que ces dames cherchaient, infructueusement du reste, à ramener aux idées modérées.
Chez Mme Robert, née de Kéralio, les partisans de la faction d’Orléans étaient les maîtres.
Mlles Théroigne de Méricourt et Lacombe ne savaient que remuer les foules et recevaient une Société trop mélangée.
Il ne restait donc que la maison de Julie Talma, où la Gironde était sûre de trouver un accueil sympathique et sincère.
Là, rue Chantereine, dans un petit hôtel que Bonaparte victorieux devait acheter un jour, Julie Carreau, devenue en 1790 Mme Talma[117], aimait à recevoir les littérateurs, les artistes et les hommes politiques.
Elève médiocre de Vestris, elle n’avait jamais pu s’élever au-dessus des danseuses doubles[118]; mais femme spirituelle et gracieuse, pleine de charme et de décence, elle avait su attirer et conserver chez elle Chamfort, David, Mirabeau, Vergniaud, Ducos, Condorcet, Guadet, Lavoisier, Marie-Joseph Chénier, successeurs des Ségur et des Narbonne, ses amis d’avant 1789.