En revanche, cette nomination au comité de Salut public fut mal interprétée à l’étranger; aussi, Condorcet ne tarda-t-il pas à apprendre que les Académies de Berlin et de Pétersbourg l’avaient rayé de la liste de leurs membres.

Mais les événements se précipitaient. Les journées des 31 mai et 2 juin, contre lesquelles il protesta, fermèrent à Condorcet les portes de la Convention. Moralement enveloppé dans la ruine des Girondins, il voulut cependant défendre encore une fois son projet de constitution que l’Assemblée venait de repousser. En écrivant son Appel aux citoyens français sur le projet de la nouvelle Constitution, il signait sa condamnation.

Au mois de septembre 1792, il avait pu servir encore utilement les Fréteau, en faisant relâcher son neveu injustement arrêté[127]; maintenant, il ne pouvait plus rien en faveur du marquis de Grouchy ou du futur maréchal: l’un, inquiété par les autorités locales de Villette en attendant son emprisonnement à Sainte-Pélagie; l’autre, menacé de révocation et devant fournir à tout propos des certificats constatant qu’il n’avait pas quitté son poste à l’armée[128].

Quant à lui, Condorcet se sentait personnellement menacé; mais il refusait d’écouter les conseils de ses amis. «Mme Suard, dit Mme O’Connor[129], insinue que mon père avait pensé à émigrer; ma mère et mon oncle Cabanis m’ont toujours dit qu’il ne voulut jamais en entendre parler pour lui, bien qu’il ait prévu et prédit à ses amis le règne de la Terreur.»

Il passait tout son temps à Auteuil, au milieu des siens, avec Cabanis et Jean Debry.

Cette tranquille intimité, dans une retraite studieuse, n’était ni sans charmes, ni sans douceur. Cabanis, que l’on a pu sans blasphème comparer à Fénelon, trouvait, dans sa bonté infinie, les attentions les plus délicates. Ce tendre rêveur, ardent cependant lorsqu’il s’agissait de défendre ses idées, connaissait toute la générosité du cœur de Sophie et il voyait, dans le courage de cette femme supérieure, sinon les moyens de sauver le philosophe, du moins un secours assuré pour les jours où les circonstances deviendraient plus difficiles et plus dangereuses.

L’énergie ingénieuse de Mme de Condorcet complétait à merveille la bienveillance un peu mélancolique de Cabanis. Aussi, la pure sympathie, née avant 1789 entre ces deux âmes d’élite, grandissait-elle chaque jour au contact des événements.

Sophie, loin de s’en cacher s’en montrait fière et heureuse; elle trouvait dans son intimité la muse inspiratrice de ces lettres immortelles, dédiées à Cabanis et si peu connues aujourd’hui. «Elles furent achevées dans ce pâle Elysée d’Auteuil, plein de regrets, d’ombres aimées. Elles parlent bas ces lettres; la sourdine est mise aux cordes sensibles[130]

Lorsqu’elles parurent, pour la première fois, en l’an VI, elles accompagnaient la traduction par Mme de Condorcet de la Théorie des sentiments moraux d’Adam Smith; elles purent être légèrement retouchées à cette époque, mais la vraie date, celle qui les explique, est l’année 1793, où elles furent composées. La première de ces lettres débute ainsi:

«L’homme ne me paraît point avoir de plus intéressant objet de méditation que l’homme, mon cher Cabanis. Est-il, en effet, une occupation plus satisfaisante et plus douce que celle de tourner les regards de notre âme sur elle-même, d’en étudier les opérations, d’en tracer les mouvements, d’employer nos facultés à s’observer et à se deviner réciproquement, de chercher à reconnaître et à saisir les lois fugitives et cachées que suivent notre intelligence et notre sensibilité? Aussi, vivre souvent avec soi me semble la vie la plus douce, comme la plus sage; elle peut mêler aux jouissances que donnent les sentiments vifs et profonds les jouissances de la sagesse et de la philosophie...»