On sent, dans ces lettres, les longues conversations avec Cabanis sur l’origine et la nature de la douleur physique. Sophie en arrive même à parler des maladies imaginaires et elle cite l’exemple d’une femme qu’elle avait connue qui, pour avoir lu un article sur la Pulmonie, se croyait atteinte de cette maladie.

«De pareils exemples, ajoute-t-elle, ne sont pas rares, surtout dans cette classe d’individus auxquels la mollesse et l’oisiveté de leur vie laissent peu de moyens pour se soustraire aux égarements d’une imagination trop active.»

Elève de Rousseau,—on verra tout à l’heure combien elle le préférait à Voltaire,—Mme de Condorcet lui empruntait et ses doctrines et les formes du langage: «L’école de la douleur et de l’adversité, disait-elle, est efficace pour rendre les hommes plus compatissants et plus humains. Que cette école vous serait nécessaire, riches et puissants qui êtes séparés de l’idée même de la misère et de l’infortune par la barrière presque insurmontable de la richesse, de l’égoïsme et de l’habitude du pouvoir!» Pour elle, la sensibilité commençait la sympathie, la réflexion la complétait et la sympathie était la source de tous les bonheurs de l’homme, parce qu’elle engendrait la vertu: «Vous voyez, mon cher Cabanis, que si la nature nous a environnés d’une foule de maux, elle les a, en quelque sorte, compensés en faisant quelquefois de nos douleurs mêmes la source la plus profonde de nos jouissances. Bénissons ce rapport sublime qui se trouve entre les besoins moraux de quelques hommes et les besoins physiques des autres, entre les malheurs auxquels la nature et nos vices nous soumettent et les penchants de la vertu qui n’est heureuse qu’en les soulageant.»

Quand elle parle des sympathies individuelles, qui ne sont autre chose que l’amitié, Mme de Condorcet est heureuse, on le sent, de s’adresser à son «cher Cabanis, qui, dévoué sans choix et sans effort à ses travaux et à ses affections, est peut-être par le sentiment habituel de la raison et de la vertu trop loin des hommes pour apercevoir leurs erreurs, ou, du moins, pour en discerner les profondes racines», et elle lui dit:

«Elles (ces sympathies naturelles) sont plus intimes entre ces âmes mélancoliques et réfléchies qui se plaisent à se nourrir de leurs sentiments, à les goûter dans le recueillement, qui ne voient dans la vie que ce qui les y a attachées et qui restent concentrées dans leurs affections, sans pouvoir désirer au delà, car, quelque insatiable que soit le cœur humain, il n’épuise jamais le vrai bonheur quand il veut s’y arrêter.»

S’agit-il de la beauté et de l’amour, son langage n’est pas moins éloquent, sa philosophie moins saine ou moins élevée:

«La beauté, dit-elle, inspire, à sa seule vue, un sentiment agréable. Une belle personne est, à tous les yeux, un être doué du pouvoir de contribuer au bonheur de tout ce qui a quelque rapport avec elle... On ne peut guère douter que la beauté ou, du moins, quelque agrément et quelque intérêt dans la figure ne soit nécessaire à l’amour. Les exceptions en sont assez rares parmi les hommes et le goût du plaisir en est presque toujours la cause. Si elles le sont moins parmi les femmes, cela vient des idées morales de pudeur et de devoir qui les accoutument, dès l’enfance, à veiller leurs premières impressions, à ne pas se déterminer par les avantages de la figure et à leur préférer presque toujours certaines qualités et quelquefois certaines convenances morales. L’amour peut avoir des causes très différentes et il est d’autant plus grand qu’il en a davantage. Quelquefois, c’est un seul charme, une seule qualité qui touche notre sensibilité et qui la soumet; souvent (et trop souvent!) c’est à des dons étrangers au cœur qu’elle se prend; plus délicate et plus éclairée, elle ne s’attache qu’à la réunion de ce qui peut la satisfaire et par un tact aussi sûr que celui de la raison et de la prudence, elle ne cède à l’amour que lorsqu’il est l’empire même de tout ce qui mérite d’être aimé. Alors, l’amour devient une véritable passion, même dans les âmes les plus pures, même dans les êtres qui sont le moins esclaves des impressions et des besoins des sens.

«Alors, d’innocentes caresses peuvent longtemps lui suffire et ne perdent rien de leur charme et de leur prix quand on les a passées; alors, le bonheur d’être aimé est la jouissance la plus nécessaire, la plus désirée; alors, toutes les idées du bonheur et de la volupté ne naissent que d’un seul objet, en dépendent toujours et sont anéanties à l’égard de tout autre.»

Mais, qu’il y a loin de cet amour idéal à certains mariages qui ne sont que «des conventions et des marchés de fortune dont la conclusion rapide ne permet de reconnaître que longtemps après si les convenances personnelles s’y rencontrent et où le prix de l’amour, commandé plutôt qu’obtenu, est adjugé en même temps que la dot, avant que l’on sache si l’on peut aimer et surtout s’aimer... C’est donc la société qui, en mettant trop longtemps des entraves aux unions qu’un goût mutuel eût formées, en établissant entre les deux sexes (sous prétexte de maintenir la vertu) des barrières qui rendaient presque impraticable cette connaissance mutuelle des esprits et des cœurs, nécessaire cependant pour former des unions vertueuses et durables, en excitant et en intéressant la vanité des hommes à la corruption des femmes, en rendant plus difficiles les plaisirs accompagnés de quelque sentiment, en étendant la honte au delà de ce qui la mérite réellement, comme l’incertitude de l’état des enfants, la violation d’une promesse formelle, des complaisances avilissantes, une facilité qui annonce la faiblesse et le défaut d’empire sur soi-même; ce sont, dis-je, tous ces abus de la société qui ont donné naissance aux passions dangereuses et corrompues qui ne sont pas l’amour et qui l’ont rendu si rare.» Mais si la Société est coupable,—c’est, on le sait, la thèse chère à Rousseau,—la Nature ne l’est pas: «Cessons donc, mon cher Cabanis, de reprocher à la Nature d’être avare de grands hommes; cessons de nous étonner de ce que les lois générales de la nature même soient encore si peu connues. Combien de fois, dans un siècle, l’éducation achève-t-elle de donner à l’esprit la force et la rectitude nécessaires pour arriver aux idées abstraites?»

Elève de Rousseau, fille de Voltaire et de son siècle, Sophie de Condorcet, s’il est permis de continuer cette image, préférait secrètement son professeur à son père; on le sent, à travers toutes les réticences, et de telle façon qu’on ne s’y peut tromper: