«Rousseau a parlé davantage à la conscience, Voltaire à la raison. Rousseau a établi ses opinions par la force de sa sensibilité et de sa logique, Voltaire par les charmes piquants de son esprit. L’un a instruit les hommes en les touchant, l’autre en les éclairant et les amusant à la fois. Le premier, en portant trop loin quelques-uns de ses principes, a donné le goût de l’exagération et de la singularité; le second, se contentant trop souvent de combattre les plus funestes abus avec l’arme du ridicule, n’a pas assez généralement excité contre eux cette indignation salutaire qui, moins efficace que le mépris pour châtier le vice, est cependant plus active à le combattre. La morale de Rousseau est attachante quoique sévère et entraîne le cœur même en le réprimant; celle de Voltaire, plus indulgente, touche plus faiblement peut-être parce qu’imposant moins de sacrifice, elle nous donne une moins haute idée de nos forces et de la perfection à laquelle nous pouvons atteindre; Rousseau a parlé de la vertu avec autant de charme que Fénelon et avec l’empire de la vertu même; Voltaire a combattu les préjugés religieux avec autant de zèle que s’ils eussent été les seuls ennemis de notre félicité; le premier renouvellera d’âge en âge l’enthousiasme de la liberté et de la vertu; le second éveillera tous les siècles sur les funestes effets du fanatisme et de la crédulité. Cependant, comme les passions dureront autant que les hommes, l’empire de Rousseau sur les âmes servira encore longtemps les mœurs quand celui de Voltaire sur les esprits aura détruit les préjugés qui s’opposaient au bonheur des sociétés.»

L’éloquente conclusion de la dernière lettre, tout en affirmant le pouvoir de la morale et de la vertu, trahit bien l’irrémédiable regret jusqu’au sein des spéculations de la philosophie:

«On ne trouve la douceur de la vie que dans la bienfaisance, la bonne foi, la bonté et en faisant ainsi de ses dieux pénates un asile où le bonheur force l’homme à goûter avec délices sa propre existence. Jouissances intimes et consolantes, attachées à la paix et aux vertus cachées! Plaisirs vrais et touchants qui ne quittez jamais le cœur que vous avez une fois attendri! Vous dont le sceptre tyrannique de la vanité nous éloigne sans cesse! Malheur à qui vous dédaigne et vous abandonne! Malheur surtout à ce sexe comblé un moment des dons les plus brillants de la Nature et pour lequel elle est ensuite si longtemps marâtre, s’il vous néglige ou s’il vous ignore! Car c’est avec vous qu’il doit passer la moitié de sa vie et oublier, s’il est possible, cette coupe enchantée que la main du temps renverse pour lui au milieu de sa carrière.»

Mme de Condorcet n’allait pas tarder à faire par elle-même l’expérience cruelle de la douleur.

Dans les premiers jours de juin, sa mère tomba subitement malade chez elle. Le 8, Fréteau écrivait à sa femme[131]:

«Le mauvais temps et l’absence des voitures de toutes les places ne m’ont permis d’arriver à Auteuil que tout au soir. Ma sœur était aux abois. Les médecins Cabanis et Portail avaient cru l’émétique nécessaire. (La malade avait la gangrène à la jambe...) Elle n’a plus que des élans vers les objets de son affection. Notre enfant, tes filles, les siennes, ta tendresse, voilà ce qui lui a fourni les choses les plus touchantes à me dire, mais par demi-phrases. Je suis pénétré de cet affreux spectacle.»

Le 10 juin, la marquise de Grouchy expirait dans les bras de sa fille dont la douleur fut déchirante. Deux jours après, Mlle Fréteau en rendait compte ainsi à son frère[132]: «Ma prédiction ne s’est trouvée que trop vraie, mon cher ami. Ma tante n’est plus. Elle est morte lundi, à 4 heures après midi. Papa nous a mandé que sa fille (Mme de Condorcet) est tombée dans des convulsions telles qu’il n’en a jamais vu de semblables. Si on ne l’eût jetée à l’instant dans le bain, elle serait expirée. Juge de sa douleur, mon cher ami. Ce qu’il y a de plus chagrinant, mon frère, c’est que les instances de papa tendant à procurer à ma tante des consolations spirituelles ont été vaines. Quelle circonstance alarmante! Gémissons, prions pour elle. Voilà les services que nous pouvons lui rendre. Acquittons-nous-en, mon cher ami, voilà le retour que nous devons à sa tendresse[133]

Condorcet et les autres parents, disent les registres de la paroisse d’Auteuil, assistèrent à la cérémonie et à l’inhumation qui fut faite au cimetière du village[134].

Pendant ce temps, le marquis de Grouchy était à Villette, très malade lui-même. Aussitôt les derniers devoirs rendus à sa mère, Mme de Condorcet partit avec Charlotte pour rejoindre, dans le manoir paternel, son frère Emmanuel qui venait d’être privé de son commandement en Normandie[135].

Mais elle ne resta que peu de jours à Villette, ayant été rappelée à Auteuil par la situation de son mari qui s’aggravait tous les jours.