Condorcet, bien qu’il fût encore en liberté, ne se faisait plus d’illusions et il se préparait à tout événement comme en témoigne ce billet de son ami: «A Auteuil, ce jourd’huy, 30 juin 1793, à minuit, Condorcet proscrit par l’exécrable faction du 31 mai dernier, avant de se dérober au poignard des assassins, a partagé avec moi, comme don de l’amitié qui nous unit, le poison qu’il conserve pour demeurer en tout événement seul maître de sa personne. Jean Debry.»
En effet, sur la dénonciation de Chabot, le 8 juillet 1793, Condorcet était décrété d’accusation à cause de son écrit Aux Français, sur le projet de la nouvelle Constitution.
Les scellés furent mis sur ses papiers rue de Lille et à Auteuil. La Roche n’avait pu éviter cette formalité, mais il avait, du moins, prévenu Condorcet qui s’échappa.
Le philosophe trouva asile, la première nuit, chez Mme Helvétius. Mais comme il était dangereux de rester plus longtemps dans la maison même du maire chargé de procéder contre lui, il se rendit le lendemain chez Garat, qui n’hésita pas à recevoir le proscrit à l’hôtel même du ministère.
LIVRE III
LES ANNÉES DOULOUREUSES
CHAPITRE PREMIER
PROSCRIPTION ET MORT DE CONDORCET
RUINE DE SOPHIE
La maison de la rue Servandoni.—Mme Vernet.—Derniers jours de Condorcet.—Visites de Sophie au proscrit.—Testament du philosophe et conseils à sa fille.—Mort de Condorcet.—Sophie fait des portraits et vend de la lingerie.—Ses biens confisqués.—Elle élève sa fille et soutient sa sœur.—Belle lettre à propos de la mort de Fréteau.—Sophie traduit la Théorie des sentiments moraux d’Adam Smith et publie ses Lettres sur la Sympathie ainsi que les œuvres de son mari.—Union de Charlotte de Grouchy avec Cabanis.
Le 21 juillet 1793, Félicité Fréteau écrivait à son frère Emmanuel[136]: «Tu sais que ma cousine Sophie vient d’éprouver un nouveau malheur en se voyant obligée d’être séparée d’une personne qui lui était aussi chère. Elle a supporté cet événement avec autant de courage que le premier et elle est toujours à sa maison de campagne d’Auteuil.»