Sur les instances de Cabanis, deux jeunes médecins, Pinel et Boyer, avaient découvert, au no 21 de la rue des Fossoyeurs, tout près du Luxembourg et de l’église Saint-Sulpice, un appartement où Condorcet pouvait demeurer sans avoir à redouter les perquisitions et les visites domiciliaires. La maison était modeste d’apparence; assez grande cependant, puisque, divisée en plusieurs petites chambres louées ordinairement à des étudiants en médecine, elle rapportait un revenu de 2 500 francs[137].

La propriétaire s’appelait Rose-Marie Brichet; elle était veuve de Louis-François Vernet, sculpteur, proche parent des grands peintres. Comme son mari, Mme Vernet était née en Provence, dans les environs de Marseille; elle avait le cœur chaud, l’imagination vive, le caractère franc et ouvert. Sa bienfaisance touchait à l’exaltation.

Agée d’environ quarante-cinq ans, simple de manières, Mme Vernet était très énergique. De taille moyenne, elle avait des traits fins et réguliers et une physionomie mobile. D’abord, on lui cacha le nom de l’hôte nouveau qu’elle allait recevoir. «Est-il honnête homme, dit-elle? Est-il vertueux?—Oui, madame.—En ce cas, qu’il vienne!»

Et ce fut ainsi que Condorcet pénétra dans cette maison où il allait se tenir caché pendant près de dix mois.

Mme Vernet, «la bonne maman Vernet,» comme disait Jean Debry, ne voulut rien recevoir, pas même de cadeau, pour prix de l’hospitalité dangereuse qu’elle allait accorder au philosophe[138].

Dans la même maison demeuraient J.-B. Sarret, cousin de Mme Vernet avec laquelle il était marié secrètement; Marcoz, le conventionnel, qui, non seulement ne dénonça jamais Condorcet, mais qui s’ingéniait à lui procurer des journaux et des nouvelles; un inconnu, grand ennemi de la Révolution, qui s’effrayait des moindres bruits de la rue et quitta sa retraite après le 9 thermidor. Mme Vernet, même en 1830, ne consentit jamais à satisfaire la curiosité légitime de la famille de Condorcet sur le compte de ce compagnon de captivité. L’excellente femme ne répondait que par de vagues généralités et elle ajoutait avec un sourire un peu triste: «Depuis cette époque, je ne l’ai pas revu. Comment voulez-vous que je me rappelle son nom?»

Un autre commensal de Condorcet, qui avait joué un rôle dans l’histoire de la Révolution, était l’abbé Lambert, aumônier en 1789 de la garde nationale parisienne. Il avait été sous-diacre à la messe patriotique du 14 juillet 1790 et l’évêque Gobel devait l’envoyer pour assister, inutilement du reste, Marie-Antoinette et le duc d’Orléans au pied de l’échafaud. Ce fut aussi l’abbé Lambert qui reçut les confidences suprêmes de quelques-uns des Girondins. Peu de jours après, le prêtre avait dû quitter le costume ecclésiastique et se réfugier à son tour chez Mme Vernet. Quels durent être ses entretiens avec le philosophe!

Une bonne, Manon, faisait le service des proscrits.

Pendant cette captivité volontaire, l’emploi de chaque heure, était prévu avec une régularité presque monacale.

Condorcet travaillait dans son lit jusqu’à midi; puis, il se levait et dînait. La journée, jusqu’à 7 ou 8 heures du soir, était occupée par les lectures et les conversations; à 8 heures, le philosophe soupait, puis se remettait au travail jusqu’à 10 heures.