La soirée se terminait par de nouveaux entretiens auxquels prenaient part Mme Vernet et le bon Sarret.
Le 3 octobre, Condorcet avait été compris dans le décret qui renvoyait devant le tribunal révolutionnaire quarante et un membres de la Convention. Déclaré contumace, il avait été mis hors la loi et ses biens avaient été confisqués.
La femme d’un homme déclaré hors la loi ne pouvait pas coucher dans la capitale. Sophie, deux fois par semaine, déguisée en paysanne, venait donc, à pied, d’Auteuil à Paris, avec l’espoir, trop souvent déçu, de passer quelques instants auprès du proscrit.
Pour franchir la barrière, elle se mêlait à la foule qui allait voir la guillotine et, afin de ne pas être remarquée, elle accompagnait cette foule jusqu’à la place de la Révolution.
Quelle joie lorsqu’un avis secret la prévenait qu’elle pouvait aller rejoindre son mari pendant quelques heures! Comme elle cherchait à le consoler! Avec quel amour elle prodiguait au captif, devenu subitement un vieillard, les soins du corps et de l’âme[139]!
Son influence, déjà si grande aux jours de la prospérité, ne connaissait plus de limites; Condorcet était froid et timide, elle en avait fait un homme plein de sensibilité et de chaleur. Comme il s’épuisait à rédiger une justification de sa conduite politique, Sophie remarqua bien vite combien ce travail le faisait souffrir moralement et physiquement et, obtenant du philosophe qu’il y renoncerait, elle lui fit entreprendre cette Esquisse des progrès de l’esprit humain qui est restée un des plus beaux titres philosophiques et littéraires de l’illustre rêveur[140].
Puis, comme l’a dit Cabanis, «descendant des plus hautes régions du calcul et de la philosophie, il ne dédaignait pas de rédiger des leçons d’arithmétique pour les instituteurs et les enfants des classes indigentes de la société».
Mais le travail ne pouvait plus l’arracher à ses tristes pensées. L’idée de la mort ne le quittait pas, et il interrompit son labeur pour écrire ces avis d’un proscrit et ces conseils à sa fille, où l’on retrouve le cœur, la générosité, et la haute raison de son admirable épouse.
C’est pour son Elisa qu’il écrivait ces Avis d’un proscrit, admirable testament qui honore à jamais sa mémoire et qui commence par ces lignes sublimes: «Mon enfant, si mes caresses, si mes soins ont pu, dans ta première enfance, te consoler quelquefois, si ton cœur en a gardé le souvenir, puissent ces conseils, dictés par ma tendresse, être reçus de toi avec une douce confiance et contribuer à ton bonheur.
«Dans quelque situation que tu sois, quand tu liras ces lignes que je trace loin de toi, indifférent à ma destinée, mais occupé de la tienne et de celle de ta mère, songe que rien ne t’en garantit la durée.»