En tête de l’Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain[181], Sophie s’exprimait ainsi:
«Condorcet proscrit voulut un moment adresser à ses concitoyens un exposé de ses principes et de sa conduite comme homme public. Il traça quelques lignes; mais prêt à rappeler trente années de travaux utiles et cette foule d’écrits où, depuis la Révolution, on l’avait vu attaquer constamment toutes les institutions contraires à la liberté, il renonça à une justification inutile. Etranger à toutes les passions, il ne voulut pas même souiller sa pensée par le souvenir de ses persécuteurs et, dans une sublime et continuelle absence de lui-même, il consacra à un ouvrage d’une utilité générale et durable le court intervalle qui le séparait de la mort...
«Puisse ce déplorable exemple des talents perdus pour la Patrie, pour la cause de la Liberté, pour les progrès des lumières, pour leurs applications bienfaisantes aux besoins de l’homme civilisé, exciter des regrets utiles à la chose publique! Puisse cette mort qui ne servira pas peu dans l’histoire à caractériser l’époque où elle est arrivée, inspirer un attachement inébranlable aux droits dont elle fut la violation! C’est le seul hommage digne du sage, qui, sous le glaive de la mort, méditait en paix l’amélioration de ses semblables; c’est la seule consolation que puissent éprouver ceux qui ont été l’objet de ses affections et qui ont connu toute sa vertu!»
L’année 1796 réservait à Sophie une de ses dernières et de ses plus grandes joies.
Cabanis qui avait traversé la Terreur, non sans être inquiété et menacé chaque jour d’arrestation, et qui n’avait dû la liberté qu’à l’amour des habitants d’Auteuil pour celui qui était à la fois leur médecin et leur bienfaiteur; Cabanis qui saluait ainsi le 9 thermidor[182]: «Que de bénédictions pour la Convention nationale! Et que de jouissances pour ceux de ses membres qui contribuent plus directement à ces actes humains et justes! Oui, c’est maintenant que la République est impérissable!» Cabanis venait de demander la main de Charlotte-Félicité de Grouchy, sœur de Mme de Condorcet. Il la connaissait depuis de longues années et savait tout ce qu’il pourrait trouver en elle d’amour et de fidélité. Eprise des arts et des choses de l’esprit, elle disait[183]: «La musique est une amie de l’âme et il est difficile d’en trouver d’aussi intimes parmi les choses inanimées. Le vallon de Villette en présente aussi à la paresse et à la rêverie. Mais la nature est si belle qu’elle ne permet point de tristesse. On est forcé de rester à la mélancolie... La santé de maman est toujours bien faible et son âme bien vive et bien bonne. Je me fais un plaisir d’en reposer l’activité et d’en distraire les peines par ma présence qu’elle chérit et qu’elle goûte bien.»
Charlotte avait vécu trop longtemps auprès de Condorcet pour ne pas partager toutes ses opinions philosophiques. C’étaient aussi les idées de Cabanis et aucun nuage ne pouvait séparer les jeunes époux qui se marièrent le 25 floréal de l’an IV[184] et se fixèrent aussitôt chez Mme Helvétius dans un pavillon au fond du parc.
A ce moment même, le général Bonaparte remportait, en Italie, ses premières victoires. Au printemps de 1795, Volney et La Revellière-Lépeaux l’avaient présenté à Barras; ce fut l’origine de sa fortune et les Idéologues, on le voit, n’y furent pas étrangers. Ils continuèrent quelque temps encore à l’observer avec un curieux et bienveillant intérêt. «Depuis le débarquement de Bonaparte, disait Eymar[185], il y a une pyramide de plus en Egypte.» A l’Institut, Chénier célébrait le héros «à qui la France devait l’éclat de ses triomphes et la grandeur de ses destinées»; Garat le dépeignait «comme un philosophe qui aurait paru un instant à la tête des armées».
Bonaparte, en retour, donnait des gages à l’Idéologie. Sieyès, Cabanis, Volney lui-même étaient gagnés.
Deux femmes, seules, restèrent sur la réserve: Mmes Helvétius et de Condorcet.
La première, recevant un jour à Auteuil la visite du jeune triomphateur qui s’étonnait de la petitesse de son parc, lui répondit: «Vous ne savez pas, général, tout le bonheur qu’on peut trouver dans trois arpents de terre!»