La seconde, à ce mot du consul: «Je n’aime pas que les femmes se mêlent de politique,» répliquait par cette spirituelle parole: «Vous avez raison, général; mais, dans un pays où on leur coupe la tête, il est naturel qu’elles aient envie de savoir pourquoi.»
CHAPITRE II
LA MAISONNETTE ET PARIS
MORT DE LA MARQUISE DE CONDORCET
Mme de Condorcet recouvre ses biens.—Le Muséum.—Rencontre de Fauriel.—La Maisonnette.—Le Consulat et l’Empire.—L’opposition se donne rendez-vous chez Mme de Condorcet.—Mariage d’Elisa de Condorcet avec le général O’Connor.—Mort de Cabanis.—Les hôtes de la Maisonnette.—Benjamin Constant, Manzoni, Ginguené, Guizot.—Le procès du maréchal de Grouchy en 1816: rôle de sa sœur.—La marquise de Condorcet se retire du monde.—Rentrée à Paris.—Ses bonnes œuvres.—Sa mort.
La mode n’était plus d’aller au Lycée; les jeunes filles, les jeunes femmes, les savants et quelques-uns de ces oisifs qui ne méprisent pas les choses de l’esprit se rencontraient maintenant aux leçons de botanique du Muséum et aux herborisations dans la plaine de Gentilly. Ce retour au culte de la nature était un dernier hommage, pacifique celui-là, rendu par la Révolution finissante à Jean-Jacques Rousseau.
C’est au Muséum qu’un matin de l’automne de 1801 Fauriel avait rencontré Mme de Condorcet. Bientôt, s’était établie entre eux une de ces liaisons discrètes que le XVIIIe siècle admettait, sans penser à les critiquer. On les considérait comme une sorte de mariage morganatique. Malgré la Révolution, les préjugés étaient encore tenaces; le vieux marquis de Grouchy avait déjà vu d’un assez mauvais œil le mariage de sa seconde fille avec Cabanis et il n’était guère disposé à supporter une nouvelle mésalliance. Mme de Condorcet, de son côté, tout en ne tenant pas à son titre de marquise, ne voulait pas, du moins, changer le nom illustre de son mari, contre celui d’un homme qui n’était encore connu que par des fonctions remplies à la police, sous la direction de Fouché.
A ne voir que le grand portrait de Fauriel dû au crayon de Mme de Condorcet[186], on ne comprend guère la passion qu’une femme, admirablement belle et remarquablement intelligente, pouvait éprouver pour cet homme, aux cheveux frisés et presque crépus, qui n’avait dans son extérieur aucune apparence de distinction; l’œil est rêveur et méditatif peut-être, mais il y manque la flamme qui anime et qui embellit les physionomies, même les plus vulgaires.
Quoi qu’il en soit, Fauriel, qui était intelligent et instruit, dut à cette bonne fortune l’honneur d’être introduit dans la société d’Auteuil. Cabanis, toujours excellent, fut charmé des dispositions laborieuses de ce nouvel ami et il se donna tout entier, tandis que Fauriel semblait se réserver et attendre.
Au printemps, le médecin-philosophe lui écrivait de Villette[187]:
«Oui, venez voir nos riches prairies, nos blés admirables, notre verdure aussi riche que fraîche et riante. Les insectes qui bourdonnent ici appellent la rêverie et invitent à un calme heureux; ceux qui carillonnent, ailleurs, ne produisent pas toujours le même effet; je n’en excepte pas même les journalistes dont vous me parlez. M. de Grouchy vous destine une chambre à côté de la mienne. Vous savez combien ce voisinage me sera précieux.»