Celui-ci était inconsolable de cette perte et, le 16 fructidor, il écrivait à Gérando: «Mon cher ami, je n’ai point répondu à votre lettre amicale parce que, d’après son contenu, je vous attendais d’un moment à l’autre. Mais, comme vous ne venez point, je ne veux pas que vous puissiez me croire indifférent aux témoignages touchants de votre amitié; j’y suis, au contraire, infiniment sensible et j’attache un très grand prix aux sentiments qui les ont dictés.
«Vous ne pouvez pas savoir à quel point est irréparable la perte que j’ai faite; mais votre excellent cœur, en s’associant à mes regrets, m’offre le seul genre de consolations qui puisse me toucher véritablement. Recevez-en ma sincère et éternelle reconnaissance.»
Bien que Mme Helvétius eût laissé, en mourant, la jouissance de sa maison à La Roche et à Cabanis, ceux-ci, cependant, n’eurent pas le courage de continuer à y vivre comme par le passé.
La Roche, qui fit partie du Corps législatif jusqu’en 1803, quitta Auteuil à cette date et se retira à Orville, dans le Pas-de-Calais, où il mourut en 1806.
Cabanis, de son côté, ne fit plus que de rares apparitions dans cette propriété où il avait connu toutes les extrémités des joies et des douleurs humaines. Il se rendit à Villette, auprès de son beau-père, en attendant qu’il s’installât séparément au château de Rueil, situé tout près de la terre des Grouchy.
Depuis 1798, Mme de Condorcet, tout en gardant son pied à terre d’Auteuil[194], était devenue propriétaire d’une maison sur le coteau qui domine Meulan et les bords de la Seine; jusqu’en 1800, elle n’y vint qu’en passant, mais, après la mort de Mme Helvétius, elle s’y fixa presque toute l’année, ne conservant plus à Paris qu’un appartement qu’elle habitait pendant les quelques mois de la mauvaise saison.
Toute la famille se trouvait donc réunie autour de Villette, dans ce petit coin de terre béni où la nature embellissait encore les affections et les joies de la famille.
La Maisonnette,—c’est ainsi que Mme de Condorcet baptisa son riant ermitage,—est construite auprès des ruines de l’ancien château fort de Meulan. En 1638, la reine Anne d’Autriche y avait fondé un couvent, dirigé par les Annonciades jusqu’en 1793, époque où il fut vendu comme bien national[195]. Dans une partie des bâtiments, conservée par l’acquéreur de la Nation, fut prise la maison actuelle qui est restée, à l’extérieur comme à l’intérieur, ce qu’elle était à la fin du siècle dernier.
Un cloître, au rez-de-chaussée dont il dessert toutes les pièces, occupait tout le fond de la maison. Le salon et la salle à manger, boisés, s’ouvraient sur un jardin planté d’arbres élevés et de massifs de verdure[196]; un grand escalier et un autre plus petit, conduisaient au premier étage où se trouvent les chambres à coucher. «La maison, point trop petite, dit Guizot, était modeste et modestement arrangée... Sur les derrières et au-dessus de la maison, un jardin planté sans art, mais coupé par des allées montantes le long du coteau et bordées de fleurs. Au haut du jardin, un petit pavillon, bon pour lire seul ou pour causer à deux. Au delà de l’enceinte, toujours en montant, des bois, des champs. D’autres maisons de campagne, d’autres jardins dispersés sur un terrain inégal. Dès le premier moment, le séjour de la Maisonnette me plut.»
Dans l’intérieur de la propriété se trouve une chapelle, construite au Xe siècle et dédiée à sainte Avoie. Sophie y laissait venir en pèlerinage les paysans des environs.