Enfin, un souterrain voûté qui part de la maison conduit dans la campagne.

Mais le joyau de la Maisonnette est la terrasse d’où l’œil contemple une vue admirable. Au premier plan, Meulan et ses deux églises; dans la vallée, la Seine coulant au milieu de vertes prairies; l’Ile-Belle entourée de grands peupliers; et, au loin, quelques hauteurs, dernière ceinture de la vallée de la Seine, qui se dessinent à l’horizon.

C’était la demeure du Sage; une halte heureuse dans la vie.

Mme de Condorcet avait rêvé d’y passer ses dernières années dans l’intimité de Mailla-Garat, avec lequel elle était liée depuis 1798. Au printemps de 1800, pendant un voyage que le tribun fit à Villiers et à Paris, elle lui écrivait[197]:

«Ce 10, soir (de Meulan).

«Tu auras un bien beau temps pour cette fête qui n’est pas la mienne, mon Mail. Puisses-tu, en jouissant, cette nuit, de la beauté de ce ciel prêt à se parer de mille feux, en regardant cette lune argentée, en respirant cet air frais qui s’élève pour moi des bords de la Seine, penser à ta Sophie qui, seule, loin de toi, sacrifie de bon cœur le bonheur de te voir (cependant si nécessaire) aux plaisirs de distraction et d’amitié que tu as été chercher. Puisse l’image de ton amie, moins agréable sans doute que celles que cette fête t’aura offertes, s’embellir à tes yeux par d’assez touchants souvenirs pour rester la seule image qui se soit offerte à ton réveil et qui ait charmé ton goût et tes pensées. Les miennes sont bien mélancoliques aujourd’hui, ainsi que je l’avais prévu, et cette horloge qui sonne si vite les heures de notre union ici les amène aujourd’hui plus lentement, ce me semble, qu’à l’ordinaire... (Elle s’occupe à embellir la Maisonnette.) La dépense s’élevât-elle au plus haut degré, jamais rien ne nous rapportera tant de bonheur et jamais rien n’aura ajouté un charme plus nécessaire aux charmes divers de cette retraite. Je t’écris à cette fenêtre où la Seine se découvre parée des fraîches saulaies de l’Ile-Belle; en voyant couler paisiblement ces eaux dont les bords suivent des courbes si douces au regard, j’espère que notre vie coulera paisiblement, ici, comme ces eaux, et que le charme de cette nature, si riante et si belle, s’unira toujours à toutes les impressions heureuses et faciles que nous éprouverons dans ce séjour. Cher ami, reviens-y bien vite m’ôter cette vague anxiété que je ressens toujours loin de toi, que l’occupation ne saurait charmer et que l’espérance même ne suspend qu’à demi... Adieu, mon âme; je vais m’endormir en pensant à toi aussi tendrement que si tu pensais beaucoup à moi à Villiers. Tu devrais bien prononcer mon nom aux hôtes du lieu, afin que ta petite femme ne soit pas un être inconnu aux personnes pour lesquelles tu peux la quitter quelques moments. Adieu encore, toi que le cœur le moins passionné ne pouvait, ce me semble, aimer sans passion. Adieu, être attirant qui as su charmer une vie flétrie par tous les malheurs et que j’espère n’avoir aimé d’abord avec trouble que pour sentir davantage le bonheur de l’aimer avec confiance et avec paix.»

Et, quelques jours après cette première lettre, pendant la même absence, elle lui écrivait encore:

«Je viens de recevoir ta lettre, mon Mail. Quoique bien tendre, elle ne me rend pas cette présence si chère et si nécessaire et qui me manque tant! Pourquoi mon Mail ne me parle-t-il pas de ce qu’il fait, de ce qu’il voit, comme je lui parle de ce que je fais, de ce que je vois et de ma manière de sentir tout ce qui n’est pas lui? Serait-il possible qu’en te conjurant de m’aimer je t’éloignasse de la première base de tout sentiment, de cette confiance intime qui, seule, prouve le besoin que l’on a de ce qu’on aime? Ah! cruel, quel mauvais moyen tu as pris pour rendre la paix à mon pauvre cœur et pour lui persuader que des enfantillages peuvent inspirer l’accent des sentiments les plus tendres et les plus profonds! Un peu de sincérité coûte donc trop à ton sexe!

«Laissons ces douleurs que tu ne veux pas seulement adoucir. Crois, mon Mail, que l’espoir toujours renaissant, bien malgré moi, de lire enfin dans ton âme est la seule cause du vœu inutile et certainement importun que je t’exprime trop souvent à cet égard. Je t’aime bien plus pour ton bonheur que tu ne crois, et si je n’étais persuadée que ton cœur et ta vie absolument à moi seraient bien plus complètement au travail et à cette gloire que ton imagination rêve si souvent et dont tu as tous les moyens, sois sûr que par une justice rigoureuse sur moi-même, comme par une résignation facile à l’amour, je subirais sans murmure les pertes que j’ai faites et les privations de ta présence avec tous les risques qu’elles font courir à mon bonheur.

«Je ferme les yeux de ce côté pour te dire que nos prairies verdissent, que nos arbustes de la Maisonnette promettent bien des fleurs, que l’air est plein de ces parfums légers du printemps qui portent dans l’âme l’attendrissement et la sérénité. Où es-tu, mon cher bonheur, et pourquoi ne respirai-je pas à côté de toi toutes ces impressions délicieuses de la nature renaissante? Puisse, du moins, cette lettre arriver dans un moment où tu les regrettes et surtout où la fatigue d’autres impressions ne soit pas la seule cause qui te les fasse regretter! Il est si différent de goûter les plaisirs vrais par ce que d’autres ont épuisé et étourdi! Cher Mail, penses-tu un peu à moi dans ces rues, dans ces salons, dans ces jeux, dans ces spectacles? Va, si jamais était là un être plus capable que moi de faire ton bonheur, estime-moi assez pour me le dire. Mais s’il n’y a là que le bruit, que de l’étourdissement, reviens, reviens tout à fait à celle qui t’adore et qui t’aime trop pour pouvoir te l’exprimer!»