«Les véritables auteurs sont ceux qu’on peut méditer. Fort loin de là, il en est beaucoup aujourd’hui qu’on ne peut que chercher à comprendre.»
Et encore, cette règle de conduite:
«N’avoir d’autre caractère que son âme.»
Cette habitude d’écrire ainsi ses pensées était devenue pour bien des jeunes filles et des jeunes femmes, une mode à laquelle elles sacrifiaient. Témoin Mlle de Meulan, et aussi Eulalie Roucher, mariée depuis quelques années, avec un collègue de Fauriel dans les bureaux de Fouché[219]. Mme de Condorcet avait connu Eulalie à Villette et à Auteuil; plus âgée qu’elle de dix ans, elle s’était souvent occupée de la fille du poète avec cette délicatesse qui est, dans la première jeunesse, comme le prélude de ce sentiment qui sera un jour l’amour maternel. Jeunes femmes, toutes deux s’étaient retrouvées au cours de botanique de Desfontaines et aux excursions dans la campagne de Gentilly.
Eulalie qui, à seize ans, parlait et écrivait l’italien, l’anglais et le latin, avec une pureté qui émerveillait les amis de son père[220], était digne par l’esprit comme par le cœur de Mme de Condorcet; l’ancienne amitié avait bien vite reconquis tous ses droits, et Eulalie était reçue à Auteuil ou à la Maisonnette, comme la meilleure et la plus aimée des compagnes.
Cabanis avait envoyé à Eulalie un exemplaire de son livre, et comme celle-ci l’en avait remercié en rappelant l’ancienne liaison de Roucher et de Cabanis, le médecin-philosophe lui répondait[221]:
«Oui, Madame, le souvenir de votre père me sera toujours cher! Ses grands talents, ses malheurs, l’amitié dont il m’avait honoré autrefois, me feront toujours prendre un vif intérêt à tout ce qui lui a appartenu et je n’oublierai jamais les années de votre enfance où j’ai eu l’avantage d’observer les premières lueurs de cet esprit si distingué que vous avez déployé depuis. Votre suffrage, madame, et celui de vos amis, est une digne récompense de travaux entrepris pour éclairer les hommes.»
Dans ces charmantes réunions de deux femmes si bien faites pour se comprendre, Eulalie avait soumis à son amie quelques-unes de ses pensées et Mme de Condorcet s’en était montrée enchantée. C’est que, sous bien des rapports, leur destinée, d’abord heureuse, puis traversée par d’affreux malheurs, se ressemblait.
Il y avait quelque chose des désillusions que toutes deux avaient éprouvées dans cette pensée d’Eulalie[222]:
«L’âme, après de longs chagrins ou de grandes passions ressemble à un vase rempli d’une eau trouble. Parvient-on à l’éclaircir, il faut bien prendre garde de la remuer et de l’agiter encore. Le bonheur de notre vie peut dépendre de cette précaution.»