Et comme ici on reconnaît bien la jeune femme, élevée, avec Sophie, à l’école du XVIIIe siècle:

«La mémoire du cœur est assurément la moins périssable puisqu’elle s’exerce par nos sensations. Une odeur, un souffle, un aspect ramènent la vivacité des événements passés avec une force inconcevable qui ne pouvait se retrouver que là et peut-être une seule fois dans la vie. C’était le dépôt de ce souvenir.»

Mais il ne faudrait pas croire que les soucis de la politique ou les spéculations plus hautes de la pensée aient détourné Sophie de ce qu’elle regardait, dans le fond de son âme, comme le plus doux et le plus précieux des devoirs.

Jamais Mme de Condorcet n’avait quitté sa fille, ni confié à personne le soin de son éducation. Après avoir assuré le sort matériel d’Elisa, elle n’avait plus eu qu’un seul but: élever Mlle de Condorcet de manière à la rendre digne de son nom et telle que son père l’aurait voulu voir s’il avait vécu.

Depuis longtemps, elle connaissait et recevait chez elle un Irlandais réfugié en France, le général O’Connor. C’était un des meilleurs amis de Cabanis, estimé de tous ceux qui le connaissaient[223]; il avait mis son épée à la disposition de la France et de l’Empereur, croyant par là servir la liberté. A la fin de 1804, il commandait une division à l’armée de Brest où Cabanis lui écrivait[224]:

«On croit ici, généralement, que l’expédition va partir et que vous allez, enfin, en Irlande.

«Vous savez combien j’ai à cœur le succès de cette entreprise, indépendamment de la gloire des armées françaises dont il est bien naturel que je sois très jaloux. Combien n’ai-je pas besoin de vous voir mettre à fin le noble plan de liberté de votre pays auquel vous avez consacré toute votre vie et toutes vos facultés!...

«Adieu, mon excellent et digne ami, ma femme et tous nos amis communs vous font mille tendres compliments et quant à moi vous savez que je vous suis dévoué pour toujours, c’est-à-dire pour la vie.»

En 1807, rentré à Paris et ayant définitivement quitté l’armée, O’Connor demanda et obtint la main de Mlle de Condorcet. Le mariage eut lieu au mois de juillet. Elisa n’avait que dix-sept ans; mais la maturité précoce de son esprit la rapprochait de l’homme distingué qu’elle allait épouser. Sa physionomie et ses allures évoquaient invinciblement le souvenir de son père; elle était dans toute la fraîcheur de la jeunesse, mais rien dans sa personne et dans sa figure un peu masculine ne rappelait l’admirable beauté de Mme de Condorcet[225].

Le jeune ménage s’établit d’abord à Auteuil dans l’ancienne maison de Mme Helvétius; mais, il ne tarda pas à quitter le village et partagea désormais son temps entre la Maisonnette, Villette et les propriétés du général.