Par une véritable et cruelle fatalité, jamais un événement heureux ne se produisit dans la vie de Mme de Condorcet sans qu’il fût presque aussitôt suivi d’une revanche du sort.
Depuis longtemps, la faible santé de Cabanis préoccupait les siens. Lui-même savait que les heures lui étaient comptées; aussi se hâtait-il d’écrire à Fauriel cette Lettre sur les causes premières, qu’il ne voulait plus retarder, disait-il à Ginguené[226] «parce qu’il sentait qu’il n’avait plus un moment à perdre».
Cette dernière œuvre marquait un retour sensible aux doctrines spiritualistes; Cabanis y admettait «dans les forces actives de l’Univers une intelligence et une volonté»; il parlait d’un «ordonnateur suprême» et prêchait, avec Platon, la confiance dans la mort «qui ne peut rien apporter que d’heureux». Les stoïciens avaient en lui un adversaire respectueux, mais convaincu; nul philosophe n’a mieux que lui mis en lumière les contradictions de leur cœur et de leur esprit: «Si la douleur n’était point un mal, disait-il, elle ne le serait pas plus pour les autres que pour nous-mêmes. Nous devrions la compter pour rien dans eux comme dans nous... O Caton! Pourquoi te vois-je quitter ta monture, y placer ton familier malade et poursuivre à pied, sous le soleil ardent de la Sicile, une route longue et montueuse? O Brutus! pourquoi, dans les rigueurs d’une nuit glaciale, sous la toile d’une tente mal fermée, dépouilles-tu le manteau qui te garantit à peine du froid pour couvrir ton esclave frissonnant de la fièvre à tes côtés? Ames sublimes et adorables, vos vertus elles-mêmes démentent ces opinions exagérées, contraires à la nature, à cet ordre éternel que vous avez toujours regardé comme la source de toutes les idées saines, comme l’oracle de l’homme sage et vertueux, le guide sûr de toutes nos actions.»
Le mercredi, 22 avril 1807, Cabanis se promenait dans son jardin d’Auteuil, avec Richerand, lorsqu’il fut pris subitement d’une congestion cérébrale. Il ne tarda pas à reprendre connaissance; mais il fallait quitter, au plus vite, le voisinage de Paris et, après un court séjour à la Maisonnette, puis à Villette, il alla se fixer tout près de là, à Rueil, sur le territoire de la commune de Seraincourt[227]. Restant ainsi dans le centre de ses affections et auprès des pauvres qu’il aimait et qu’il connaissait tous, il put encore faire quelques sorties. Cependant, il dépérissait et s’entretenait de sa fin avec une parfaite sérénité, répétant cette sentence d’Hoffmann que «l’apoplexie nerveuse est la récompense accordée par la nature aux longs travaux de l’esprit».
Au mois de novembre 1807, Ginguené se rendit à Rueil pour y passer quelques jours auprès de son ami. Il a raconté, lui-même, dans son journal intime[228], cette visite:
«Cabanis était hors d’état de travailler. Obligé de vivre de régime, il y mettait surtout son esprit; c’est ce qu’il y a de plus pénible pour quelqu’un qui fait un si grand et un si bon usage du sien... Je trouvai Cabanis mieux que je ne m’y attendais, mangeant de bon appétit, dormant paisiblement, chassant tous les jours pendant quelques heures, causant comme à son ordinaire, pourvu que la conversation ne devînt pas trop animée, ce que ses amis avaient soin d’éviter; mais ne pouvant écrire même une lettre, sans fatigue et sans étourdissements. Sa femme était un ange de vigilance, de patience et de tendresse; son neveu Georges Montagu en était un autre. La petite Annette mettait, au milieu de ce tableau, du mouvement et de la gaieté: Aminthe était à Paris, en pension. Mme de Condorcet et Fauriel étaient à la Maisonnette, près Meulan. Rueil est à une lieue dans les terres. Ils y venaient souvent. Cela formait une société pleine d’intérêt et de charme, dont Cabanis était l’âme, tout malade qu’il était. Je fus reçu à bras ouverts et m’établis là pour six jours, comme si c’eût été pour la vie. Ils passèrent bien rapidement. Le matin, levé de bonne heure, je travaillais jusqu’au déjeuner. La causerie, la promenade et une ou deux heures de travail remplissaient le reste de la matinée; le soir, on me faisait lire des fables et elles reçurent des approbations et des encouragements bien faits pour me donner quelque confiance.
«Je quittai Rueil avec beaucoup de regret et de tristesse. Je sentis un grand serrement de cœur en embrassant mon cher Cabanis. Je l’embrassais pour la dernière fois. J’allai coucher le soir à la Maisonnette pour partir de Meulan le lendemain matin de bonne heure. Je revins avec la bonne Mme Vernet, cette généreuse provençale, qui s’est immortalisée en donnant, pendant plusieurs mois, l’hospitalité au malheureux Condorcet. Je l’avais trouvée à la Maisonnette. Mme de Condorcet continue de lui témoigner toute la reconnaissance et tous les égards qu’elle mérite. Elle était avec son triste visage qui ne la quitte point. Je la reconduisis chez elle en voiture, rue des Fossoyeurs. Je l’ai revue quelquefois depuis avec plaisir. C’est tout le feu, toute la franchise et toute la cordialité provençales.»
Au printemps de 1808, un nouveau mieux se produisit; Cabanis se reprit à la vie et écrivit ou plutôt dicta, le 22 février, cette lettre touchante pour son ami Ginguené[229]:
«Qu’il y a de temps, mon cher et excellent ami, que nous n’avons reçu de vos nouvelles et que nous avons de reproches à nous faire d’avoir pu être si longtemps sans vous en demander, ainsi que de celles de Mme Ginguené, que nous comprenons toujours sous ce mot vous. Nous avons su que vous aviez été incommodé, mais nous espérons que cela n’est rien. Les articles que vous mettez dans le Mercure sont d’un homme bien portant, et vous paraissez d’autant plus vigoureux que d’autres morceaux, placés à côté, ont des caractères maladifs assez remarquables. Dites-nous pourtant au vrai ce qu’il en est.
«Voilà de bien beaux jours; quoique froids encore, ils annoncent déjà le printemps, et cette annonce m’est doublement et triplement précieuse, en ce qu’elle nous donne l’espoir prochain de vous revoir à Rueil. Vous nous l’avez promis, et vous n’êtes pas homme à ne pas tenir votre promesse. Commencez donc, je vous prie, à faire sur cela vos projets et vos calculs d’amitié; tous nos vœux seraient remplis, si Mme Ginguené voulait bien être de moitié dans cette partie.