«Je compte, d’ici à peu de temps, faire une petite course à Auteuil, et vous devez être bien sûr que je n’oublierai pas la rue du Cherche-Midi, et surtout les excellents amis qui l’habitent. Mais cette course sera extrêmement courte et elle ne sera que pour mes amis les plus intimes; car je me trouve trop bien du séjour de la campagne pour ne pas vouloir en compléter les effets; je reviendrai aussitôt retrouver notre bon air et nos eaux parfaites. Si vous étiez homme à me suivre, vous seriez bien aimable.

«Mme de Condorcet et Fauriel viennent de passer avec nous une partie assez considérable de l’hiver; ils nous l’ont rendu extrêmement agréable. Mme de Condorcet a pourtant été et elle est encore assez incommodée d’une bouffée rhumatismale qui s’est terminée par une éruption très démangeante. Nous avons parlé bien souvent de vous ainsi que de Mme Ginguené. Vos charmantes fables et l’espoir de les voir bientôt publiées ont été plus d’une fois le sujet de ces entretiens...

«Je ne vous dis pas, mon bon ami, tout ce que ma femme me charge de vous dire. Sachez uniquement que tout Rueil vous est dévoué de cœur, moi en particulier qui vous aime, comme je vous estime, c’est-à-dire du fond de mon âme. Parlez de nous, je vous en prie, à Mme Ginguené. Dites pour moi un mot d’amitié à Garat. Adieu, mon cher et bon ami, je suis tout à vous pour la vie et par delà, s’il y a un par-delà.»

Le 5 mai, après une promenade avec sa femme, Cabanis se mit tranquillement au lit, dormit quelques heures et fut saisi, vers minuit, d’une nouvelle attaque qui l’emporta, malgré les secours les plus prompts.

Une cérémonie religieuse eut lieu à Auteuil, le 14 mai, puis le corps du grand médecin fut transporté au Panthéon, en présence des députations du Sénat, de l’Institut et de l’Ecole de médecine. Les pompes de la douleur officielle ne furent rien à côté du chagrin de sa famille, de ses amis et des pauvres d’Auteuil et de Villette, qui le pleurèrent comme un père tendrement aimé.

Le cœur de Cabanis manque sous les tristes voûtes du Panthéon; il repose à Auteuil, dans un coin de verdure, auprès du corps de Mme Cabanis et tout à côté des restes de Mme Helvétius.

Après cette mort, les dernières années silencieuses de l’Empire ne furent guère marquées pour Mme de Condorcet que par les visites, rares mais choisies, qu’elle recevait à la Maisonnette.

Tantôt, c’était Manzoni qui venait avec sa mère, fille de Beccaria, passer plusieurs étés chez la veuve du philosophe. Alors, dans les promenades sur la terrasse ou le long du coteau de Sainte-Avoie, Manzoni célébrait devant ses hôtes les immortelles beautés de la poésie et de l’art, ou bien, il leur déclamait, avant de les écrire, ses beaux vers sur la mort d’Imbonati. Il y avait cependant un terrain où le poète ne pouvait pas s’entendre avec ses amis; c’était quand la conversation tombait sur le maître de l’Europe pour lequel Manzoni n’avait pas assez d’admiration[230].

Après son mariage, en 1808, il vint revoir la Maisonnette et demanda à Fauriel d’être le parrain de son premier enfant[231].

Tantôt, Fauriel introduisait chez son amie Baggesen, ce Danois à l’esprit si original, au cœur toujours inquiet des moindres choses de la vie. L’auteur de la Parthénéide s’était logé près de Marly et il avait baptisé son habitation du nom de Violette; les lettres de ses correspondants ne lui parvenaient pas et il s’en plaignait à Fauriel: