Tout en corrigeant son Histoire de l'Art, Winckelmann songeait à donner au public un autre ouvrage, dont le projet roulait depuis longtemps dans son esprit, savoir: un Traité sur la dépravation du goût dans les arts et les sciences[570]. Mais il ne mit pas ce projet à exécution, et, à sa place, il publia son Essai d'une allégorie pour l'art, œuvre qui lui coûta beaucoup de travail, mais qui ne fut pas aussi bien accueillie que l'Histoire des arts du dessin. Ce livre doit être considéré, néanmoins, comme un trésor d'érudition; il renferme d'heureuses idées, et sa lecture, nécessaire à l'archéologue, serait très-utile aux artistes.

Winckelmann poussait sa passion pour l'antiquité, jusqu'à vouloir faire connaître tous ses monuments qui, jusqu'alors, n'avaient pas encore été décrits. Il se mit donc à publier, sous le titre de: Monumenti antichi inediti[571], en deux volumes grand in-folio, deux cent vingt-six gravures, représentant des statues, des bas-reliefs et d'autres objets, qui avaient été passés sous silence par Montfaucon et les autres révélateurs des antiquités grecques et romaines. Il se proposait de compléter cet ouvrage en y ajoutant une troisième partie, mais on ignore ce que cette suite est devenue.

Il composa encore un livre sur l'État actuel des arts et des sciences en Italie, et fit beaucoup d'additions au traité De Pictura veterum, de F. Junius, dans l'intention d'en donner une nouvelle édition; mais il n'eut probablement pas le temps de publier ces ouvrages.


CHAPITRE XLVIII

Bonheur et liberté dont Winckelmann jouissait à Rome.—Ses villégiatures à Castel-Gandolfo et Porto-d'Anzio.—Son admiration passionnée de la nature.—Le roi de Prusse essaye de l'attirer à Berlin. Son désir de revoir l'Allemagne.—Il se met en route pour ce pays.—Sa tristesse en s'éloignant de Rome.—Il abrège son voyage et revient de Vienne à Trieste.—Il est assassiné dans cette ville par un repris de justice.—Ses dispositions testamentaires.—Monument qui lui est érigé à Rome.—Appréciation de son influence.

1767—1768

Il fallait à Winckelmann une prodigieuse activité d'esprit pour suffire à tant de travaux. La vie qu'il menait à Rome, il est vrai, lui laissait une entière liberté pour l'étude, car sa place de président des antiquités ne lui prenait pas «six heures de son temps par année,» par la raison qu'il se reposait sur ses deux assesseurs[572]. Son travail de Scrittore Greco, au Vatican, ne l'occupait pas davantage.—«Le cardinal Albani, disait-il à Franken, m'en dispensera, et, après tout, ce n'est pas le travail qu'on exige. Nous sommes ici dans un pays d'humanité, où chacun fait ce que bon lui semble, pourvu qu'on n'aille pas crier dans les rues que le Pape est l'antechrist[573].» Il pouvait donc se livrer en toute sécurité à ses études et à ses recherches favorites, sans trop se préoccuper de ses fonctions publiques. Au surplus, pour jouir d'une plus grande liberté, il refusa un canonicat fort lucratif à la Rotonde (Santa Maria della Rotonda, autrefois le Panthéon d'Agrippa); et bientôt après, vers la fin de 1766, il renonça volontairement à son emploi de Scrittore au Vatican.

Il prenait toujours le plus grand intérêt aux découvertes de statues, médailles et autres objets antiques, que le sol de Rome et de sa campagne renferme en si grande abondance, qu'il suffit presque de le remuer pour les remettre au jour. Il examinait toutes ces trouvailles, en discutait, avec les hommes les plus compétents, la signification et la valeur, et en faisait son profit pour la seconde édition de son Histoire de l'Art, ou pour son ouvrage des Monumenti inediti. Il considérait comme découverte nouvelle d'antiquités, non-seulement les ouvrages qu'on trouve en faisant des fouilles, mais encore les éclaircissements nouveaux, donnés sur des figures ou autres monuments restés jusqu'alors sans explications[574].

Winckelmann suivait le cardinal Albani dans toutes ses villégiature. Ce prélat, qui n'était pas prêtre, aimait à se délasser de ses études archéologiques, en recevant, soit à sa villa près de Rome, soit à Porto-d'Anzio ou Castel-Gandolfo, suivant les saisons, la société la plus élégante.—«Il y a quinze jours que je suis à l'une des plus belles maisons de campagne de mon maître, écrit Winckelmann de Castel-Gandolfo[575], c'est un lieu que la toute-puissance et le prototype de la connaissance de la beauté sublime n'auraient pas pu rendre plus merveilleux; il y a une grande compagnie de cardinaux, de prélats, de dames qui sont même très-belles. Le soir, on joue et on danse; les plus âgés sont spectateurs, et moi, je vais me coucher, pour me lever au soleil... Le cardinal voudrait pouvoir me faire goûter les joies du paradis, et Son Éminence veut bien se passer de ma compagnie pour me laisser à moi-même.»—À Porto-d'Anzio, Winckelmann jouissait d'une égale liberté, dans un site encore plus admirable.—«C'est là le lieu de mes délices; c'est là, mon ami, dit-il à Franken[576], que je voudrais vous voir, pour nous promener ensemble, sans souci et sans inquiétude, le long de la tranquille mer, sur une côte élevée et couverte de myrtes, ou bien, pour la regarder sans crainte lorsqu'elle est en fureur, placés sous une arcade de l'ancien temple de la Fortune, ou sur le balcon de ma chambre même. Un mois passé dans un pareil séjour, avec la jouissance de la belle nature et de l'art, qui nourrit le cœur et l'esprit, surpasse tout ce que l'éclat des cours et leur bruyant tumulte peuvent nous offrir.»—Ces réflexions révèlent les sentiments intimes de notre amateur, dont la vie, à Rome, était partagée entre l'étude de l'art et l'admiration de cette nature incomparable qu'on ne rencontre que dans ce pays. Elles montrent aussi quel prix il attachait à son indépendance et à la libre disposition de son temps selon ses goûts et ses idées.