Aussitôt après l'avènement de ce pontife, le marquis de Mantoue lui envoya le Castiglione, avec lequel il était lié depuis longtemps, comme son ambassadeur extraordinaire.
Le comte se rendit à Rome vers le milieu de décembre 1523; il était chargé par son maître de déterminer Jules Romain à venir prendre à Mantoue la direction des travaux, que le marquis se proposait de faire exécuter, pour embellir sa capitale. Plus heureux que Marc Antoine, Jules Romain put quitter Rome furtivement, grâce à la protection du comte; il était arrivé à Mantoue vers le printemps de l'année 1524, après avoir terminé dans la salle dite de Constantin, au Vatican, les fameuses fresques représentant l'allocution de Constantin à son armée, la bataille contre Maxence, le baptême de Constantin et la donation faite, dit-on, par cet empereur au pape Silvestre. Dans cette composition, qui est la dernière exécutée à Rome par Jules Romain, l'artiste a introduit un grand nombre de portraits parmi lesquels on remarque d'abord le sien et ceux du Castiglione, de Pontano, de Marcello, et de plusieurs autres savants et courtisans[202].
Suivant Vasari,
«le comte aurait amené Jules «à Mantoue, et l'aurait présenté à Frédéric qui, «après l'avoir comblé de caresses, lui accorda une «maison magnifiquement meublée, une forte pension «et la table pour lui et pour Benedetto Pagni, «son élève, et un autre jeune homme qui était à «son service. Le marquis lui envoya en outre du «velours, du satin et d'autres riches étoffes; puis, «songeant qu'il n'avait point de monture, il se fit «amener son cheval favori, nommé Ruggieri, et le «lui donna[203].»
Rien dans les lettres du Castiglione ne prouve qu'il ait lui-même présenté son ami et protégé au marquis de Mantoue. Mais nous admettons volontiers ce fait sur le témoignage de Vasari, son contemporain, ordinairement bien informé. Ce voyage du comte à Mantoue, avec Jules Romain, doit avoir eu lieu avant le mois de mai 1524; car, à partir du 8 de ce mois jusqu'à son départ pour l'Espagne, nous retrouvons toutes ses lettres datées de Rome.
Vasari a donné la description des travaux exécutés à Mantoue par Jules Romain, tant comme architecte que comme peintre[204]. On peut encore les admirer aujourd'hui au palais Ducal et au palais du t. bien que le temps et le climat humide de cette ville n'aient pas autant respecté ses fresques que celles de son maître et d'Annibal Carrache, à Rome. Indépendamment des ouvrages que Jules entreprit pour le marquis de Mantoue, il orna cette ville de palais, d'églises et de maisons particulières qui en changèrent complètement l'aspect. Il fit plus: il contribua puissamment à l'assainir et à la préserver des inondations auxquelles elle était exposée depuis des siècles.
«Mantoue, dit Vasari[205], jadis sale et fangeuse, au «point d'être presque inhabitable, devint, grâce à «Jules Romain, aussi saine qu'agréable; Elle lui dut «la plupart de ses embellissements, chapelles, maisons, «jardins, façades.... Le nombre des dessins «qu'il fit pour Mantoue et ses environs est vraiment «incroyable: car, comme nous l'avons dit, on ne «pouvait, surtout dans la ville, élever des palais «et d'autres édifices considérables que d'après ses «dessins.»
Tous ces travaux ne furent pas achevés du vivant de Castiglione, mais longtemps après sa mort: car Jules Romain, fixé désormais à Mantoue, y termina sa carrière en 1546, dix-sept ans après la perte de son ami.
On prétend que lorsque Charles-Quint, revenant de Rome où il s'était fait couronner empereur[206] visita Mantoue, en 1536; il trouva cette ville si belle, et les fêtes qu'on lui donna si bien ordonnées, qu'il ne crut mieux faire, pour reconnaître le zèle de Frédéric Gonzague et sa brillante réception, que d'ériger en duché son marquisat[207]. Si telle fut la cause de cette faveur, la détermination de l'empereur fait non-seulement l'éloge de Jules Romain, dont le génie avait plus obtenu pour son maître que les combats et les négociations, mais elle honore également Charles-Quint, l'ami du Titien, bien digne de comprendre et d'admirer également les oeuvres du plus grand élève de Raphaël.