Ce qui est incontestable, c'est que Jules fut comblé de présents par l'empereur et par le marquis de Gonzague.

«Ce dernier, dit Vasari, aimait Jules au «point de ne pouvoir se passer de lui, et l'artiste, «de son côté, révérait au delà de toute expression «son protecteur, qui ne lui refusa jamais aucune «faveur, et qui, par ses libéralités, le rendit maître «d'un revenu de plus de mille ducats. Jules se «construisit à Mantoue, vis-à-vis San Barnaba, une «maison dont il décora la façade de stucs colorés; «il enrichit l'intérieur de peintures, de stucs «semblables à ceux de la façade, et de morceaux «antiques que lui avait donnés le duc[208]

Un grand nombre de dessins de Raphaël faisaient de cette maison un musée précieux.

Bien que Jules Romain possède plusieurs des éminentes qualités de son maître, comme la pureté, la fermeté du dessin, la science de la disposition, la variété inépuisable dans ses nombreuses compositions, il lui est néanmoins fort inférieur dans beaucoup d'autres parties. Tout le monde est d'accord pour reconnaître que si Raphaël ne brille pas par le coloris, à l'égal du Titien et des autres maîtres de l'école vénitienne, Jules Romain, sous ce rapport, est encore bien loin du Sanzio. La préparation de ses toiles et de ses couleurs a fait pousser au noir presque tous ses tableaux, et leur enlève un des principaux charmes de la peinture. Mais, indépendamment de ce défaut, Jules Romain ne procède pas comme son maître, par la recherche du beau idéal: il ne s'efforce pas, ainsi que Raphaël l'explique au Castiglione, dans sa lettre citée plus haut[209], de prendre dans les plus belles formes et dans les plus beaux traits ce qu'il y a de mieux pour en composer un seul tout idéal, plus beau que la plus belle nature. Le Sanzio, dirigé en cela par la pureté, par la perfection de son goût, se trouvait ainsi d'accord avec les enseignements des anciens, et particulièrement de Socrate et de Platon, ces deux grands précepteurs du beau dans l'antiquité. Xénophon raconte, dans ses dires mémorables de Socrate[210], que ce sage disait un jour à Pharrasius:

«Si vous voulez représenter une «beauté parfaite, comme il est extrêmement difficile «de trouver des hommes dont les formes soient «exemptes de tout défaut, vous réunirez les beautés «de beaucoup de modèles pour en composer un tout «accompli.»—«Assurément, lui répondit Pharrasius, «telle est notre manière d'opérer.»

—Platon, dans sa République, disait de son côté:

«Pensez—vous qu'un peintre[211] doive être réputé moins excellent «dans son art, si, après avoir peint un homme «parfaitement beau et accompli dans toutes ses parties, «il ne peut en montrer un semblable parmi «les hommes vivants? Non, par Jupiter[212]

—Telle était la méthode de Raphaël: il créait le beau idéal, en imitant ce que la nature avait produit de plus parfait, non pas dans un seul, mais dans plusieurs modèles; et déplus, ainsi qu'il l'explique au Castiglione dans la lettre précitée,

«en suivant une certaine idée qui lui venait «à l'esprit, idée qui portait en soi «un sentiment élevé de l'art

Ce n'est point ainsi que procède son élève: emporté par la fougue de son génie, Jules ne se donne pas, le plus souvent, le temps de chercher à idéaliser ses figures et à modeler ses formes sur ce que la nature offre de plus parfait. Il produit du premier jet sans trop de réflexions; mais telles sont la force et la facilité de son génie, que, pour la composition, il n'est pas inférieur à son maître.