Un autre motif nous a engagé à étudier la vie et l'influence de ces quatre personnages; c'est que chacun d'eux se rattache à l'histoire d'une école différente: Balthasar Castiglione à l'école romaine, Pietro Aretino à l'école vénitienne, Don Ferrante Carlo à celle de Bologne, et le Commandeur au plus grand artiste français, Nicolas Poussin, que l'Italie n'admire pas moins que la France.
En racontant la vie de Balthasar Castiglione et l'amitié qui l'unissait à Raphaël, il nous aurait été impossible de ne pas parler d'Agostino Chigi, le riche banquier Siennois, l'un des hommes qui ont le plus contribué à procurer au Sanzio les occasions d'exercer son génie. De même, la biographie du commandeur Cassiano del Pozzo se mêle à celle de Paul Fréart, sieur de Chantelou; puisque ces deux illustres amateurs étaient liés au même degré avec notre Poussin, qui était comme leur centre commun d'attraction. Nous avons donc cru ne pas pouvoir séparer Agostino Chigi de Balthasar Castiglione et de Raphaël, pas plus que M. de Chantelou du Commandeur del Pozzo et du Poussin.
Les détails donnés sur M. de Chantelou serviront, d'ailleurs, de transition naturelle à la suite que nous nous proposons de publier sur les amateurs français.
Ce premier volume est le résultat de plusieurs années d'études et de recherches, tant en France qu'en Italie. On trouvera peut-être qu'il renferme un trop grand nombre de citations et de traductions: j'aurais désiré pouvoir m'effacer plus complètement encore, et laisser entièrement les artistes se faire connaître par eux-mêmes. Je n'ai pas la prétention d'apprendre quoi que ce soit à ceux qui savent; j'ai voulu seulement épargner aux artistes, qui me feront l'honneur de lire cet ouvrage, des recherches qui font perdre beaucoup de temps, et qui sont souvent incompatibles avec le courant de leurs occupations.
En terminant, qu'il me soit permis de témoigner publiquement ma reconnaissance à M. Le Go, secrétaire, depuis près de vingt années, de l'Académie de France à Rome, possesseur d'une admirable bibliothèque sur les arts, formée par ses soins, qu'il a bien voulu mettre à ma disposition; à M. Cailloué, fixé à Rome depuis longtemps par son goût pour les arts, et qui s'est acquis dans la statuaire une réputation justement méritée; à MM. Paul et Raymond Balze et Michel Dumas, élèves de M. Ingres, ainsi qu'à MM. Matout, Français, Célestin Nanteuil, Lebouys et Troyon, pour les excellents conseils et les encouragements qu'ils ont bien voulu me donner.
LE COMTE BALTHASAR CASTIGLIONE
De tous les amateurs célèbres qui vécurent sous les pontificats de Jules II et de Léon X, il n'en est aucun qui exerça une plus grande influence sur l'école romaine que Balthasar Castiglione. Intimement lié avec Raphaël, il lui fournit plus d'une fois les sujets de ses compositions, et prit part au grand travail que le Sanzio avait entrepris pour la reconnaissance et la restauration des précieux restes de l'antiquité qui existaient encore dans la ville éternelle. Après la mort de l'Urbinate, son amitié valut à Jules Romain la protection du marquis de Mantoue. Ce prince, grâce à la recommandation du Castiglione, accueillit dans sa capitale, avec la plus éclatante distinction, l'héritier de Raphaël, et l'on peut dire avec vérité que Mantoue est principalement redevable au Castiglione des immenses et magnifiques ouvrages d'architecture et de peinture qu'y a laissés le génie de Jules Romain. Le Castiglione avait puisé l'amour du beau dans l'étude approfondie des oeuvres d'Homère, de Platon, de Cicéron et de Virgile, ces maîtres de ceux qui savent. Aussi, malgré les agitations d'une vie mêlée aux intrigues des cours, aux chances des combats et aux négociations de la politique, il ne négligea aucune occasion de s'occuper des arts, de se lier avec les grands maîtres, ses contemporains, et d'admirer leurs chefs-d'oeuvre. Il fut peut-être le seul homme de son temps qui pût entretenir des relations d'amitié aussi intimement avec Michel-Ange qu'avec Raphaël: il dut cet heureux privilège non-seulement à l'aménité de ses manières et à la bienveillance de son caractère, mais encore à ses connaissances profondes et variées, à la solidité de son jugement, à son goût si délicat et si sûr que Raphaël lui-même craignait de ne pouvoir le satisfaire; enfin, à son amour dû beau qui ne l'abandonna jamais et qui lui faisait constamment rechercher le séjour de Rome. Cette préférence qu'il accorda toujours à la ville que le Bramante, Raphaël et ses élèves, Michel-Ange, Sebastiano-del-Piombo, Daniel de Volterre et tant d'autres avaient choisie comme une commune patrie, ne se démentit jamais. Aussi, lorsque du fond de l'Espagne, où il suivait, comme nonce de Clément Vil auprès de Charles-Quint, des négociations fort importantes, il apprit la prise de cette ville par les bandes indisciplinées du connétable de Bourbon, la dispersion des élèves de Raphaël, les ravages exercés dans le Vatican et la basilique de Saint-Pierre, la destruction d'un grand nombre de chefs-d'oeuvre et tant d'autres malheurs irréparables, il fut tellement frappé de ces désastres, qu'au témoignage de tous ses contemporains, la douleur qu'il en ressentit ne tarda pas à le conduire au tombeau.