Un joli trait de mœurs municipales. L’an passé il n’y avait point de tramway dans Broadway. La grande rue était trop étroite, disait-on, et trop fréquentée pour qu’on pût sans danger y placer des rails. Un dimanche matin, on trouva la chaussée remuée d’un bout à l’autre. En vertu du repos obligatoire, l’autorité qu’on avait à dessein négligé de consulter était sortie, rentrée plutôt. Le travail fut repris dans la nuit suivante, et, le lundi matin, le car glissait sur la voie ferrée. Procès contre l’audacieuse et trop inventive compagnie, procès et condamnation de certains édiles suspectés de complaisance intéressée ; mais le tramway roule toujours, et l’empressement des voyageurs ne permet guère de le supprimer.

Parlons de l’éclairage. Çà et là un jet de lumière électrique d’une blancheur aveuglante, puis des trous d’ombre semés de quelques becs de gaz dont la clarté jaune est insuffisante pour déchiffrer le numéro de la rue ou de l’avenue. Encore une invention de l’esprit yankee ! Nommer les rues, c’est, en dépit des fantaisies possibles du corps municipal, attacher à leur position topographique, une idée, un souvenir qui n’est pas d’un mince secours pour le promeneur ou l’homme d’affaires. Ici, on a numéroté les voies, et il faut du temps pour se familiariser avec cette arithmétique urbaine. Comme pour augmenter l’obscurité, les nègres, désireux de s’éviter les mépris des blancs libérateurs, ne sortent que le soleil couché, et leur affluence contribue à faire la nuit plus noire encore.

Au point de vue du théâtre, New-York est une forêt de Bondy où les auteurs dramatiques sont dévalisés en plein jour. C’est la terre d’élection des adaptateurs. On y joue l’Auberge des Adrets en opéra-comique, « Serment d’amour » y devient le « Coq d’or » et Faust est donné sans la musique.

Les décors sont généralement fort beaux, les costumes très riches, l’orchestre suffisant et les chanteurs médiocres. Les cafés-concerts ne manquent pas. On y chante faux dans toutes les langues. A signaler, à proximité du « Central Park », des auditions musicales qui rappellent les concerts Colonne ou Lamoureux, avec cette différence qu’on y boit, qu’on y fume, qu’on y parle, et que les appareils électriques font une sourdine bourdonnante et fatigante à la grande musique.

On fuit New-York le plus vite possible, on passe un bras de mer et l’on se jette dans un train qui vous transporte en vingt-quatre heures à Chicago. En cinq jours et six nuits on est à San-Francisco.

Oh ! ces nuits de chemin de fer ! Vers six heures, les banquettes se transforment en couchettes à deux étages. Passe encore de dormir au rez-de-chaussée de la maison roulante ! Les locataires du premier ont fort à faire pour accomplir l’ascension nécessaire sans blesser la pudeur, pour concilier l’agilité et la décence. Avec cela toutes les couchettes se ressemblent, et les promeneurs nocturnes sont parfois très embarrassés pour retrouver leur gîte. Est-ce ici ? Est-ce là ? On soulève d’une main hésitante le rideau protecteur et l’on distingue vaguement les traits d’une aimable Américaine enlaidie par son bonnet de nuit et par le cauchemar peut-être… Effrayé d’une pareille indiscrétion, on revient sur ses pas pour tomber sur un homme du Far-West qui ronfle avec un revolver sous son oreiller.

Le train traverse des fleuves, des cités, des plaines immenses, des vallées pittoresques et sauvages, côtoie des montagnes escarpées, mais il ne reste au voyageur ahuri et meurtri que le souvenir vague de tant de choses à peine aperçues dans une course rapide. Deux fois par jour, à des étapes fixées, l’on s’arrête, l’on mange à la hâte des mets dignes de la savane, et l’on repart en jetant quelques cents aux Indiens groupés aux abords des stations.

Il reste bien peu de traces de l’antiquité de leur race dans ces êtres sordidement vêtus qui ont remplacé les grandes chasses par la mendicité. Où sont Bas-de-Cuir et Œil de Faucon ? Civilisés et alcoolisés, leurs descendants tendent la main, et les squaw, leur enfant posé sur la hanche, grimacent un sourire pour avoir un demi-dollar. Ces ex-héros de romans sont bien laids. Aucune grâce chez les femmes, aucune noblesse chez les hommes. Point de flamme dans le regard de ceux qui furent les maîtres de ces vastes contrées. Sous ces jupons et ces vestes sales, ils ont l’air de vagabonds quelconques. Ils ne feraient pas recette à la fête de Neuilly.

San-Francisco plaît mieux que New-York au voyageur français. L’aspect général de la ville, les toilettes des femmes, les devantures des magasins, ont quelque chose de moins américain. On s’y habille avec plus de goût ; on y montre plus de politesse. Dans beaucoup de petits détails on retrouve l’empreinte de la colonie française dont l’ancienne prééminence est encore attestée par quelques noms de rues. C’est ici qu’il fait bon entendre parler de la France : on n’y est point patriote à demi ! Les autographes de M. Thiers et de Gambetta y sont placés sous verre. Il faut rappeler que la souscription des Français de San-Francisco ne fut pas la moins grosse au lendemain de nos désastres.

Le tramway roule sans chevaux et sans vapeur, au moyen d’un système pareil à celui des ascenseurs. C’est un sujet d’étonnement pour les nouveaux venus que ces véhicules qui vont tout seuls, s’arrêtent et reprennent leur course d’une façon automatique en quelque sorte. On ne dit point « prendre le tramway » mais « prendre le câble », par allusion au mécanisme de cet engin de locomotion.