Autre sujet d’observation. Les sociétés de toutes sortes sont nombreuses en Amérique : à San-Francisco en particulier, elles pullulent. Loges maçonniques aux appellations orientales et symboliques, associations plus ou moins secrètes mais très décoratives, car on s’y affuble des oripeaux les plus dorés, comités infiniment variés, on a le choix. Voulez-vous être Chevalier de Pythias ou Chevalier de la Légion d’honneur, pour ne parler que des œuvres de bienfaisance ? Ou bien êtes-vous d’humeur à vous faire recevoir parmi les Chevaliers du Travail, les Knights of Labor, qui jouent un rôle particulier dans les démêlés du travail avec le capital ? Il y a encore l’Étoile Orientale, les Vieux Compagnons, les Hommes Rouges, les Druides, les Chevaliers et les Dames d’Honneur, les Fils de l’Ouest Doré, les Amis réunis du Pacifique, etc. Maintenant, si vous désirez savoir quels titres modestes on se donne en pays démocratique, retenez la nomenclature suivante : Grand Dictateur, Grand Président, Grand Secrétaire, Suprême Représentant, Grand Sage, Grand Conseiller, Grands Officiers, etc. Quand on prend du galon on n’en saurait trop prendre. Là-dessus, relisez Tocqueville.
Comme nous étions à San-Francisco, on y célébrait l’arrivée des Vétérans de la Grande Armée de la République, The grand Army Republic. Il semble tout naturel aux Yankees de commémorer la guerre civile. Chaque année, ce qu’il reste de soldats et d’officiers de l’armée du Nord se donne rendez-vous dans telle ou telle cité. Des trains de plaisir sont organisés et les splendides hôtels américains réduisent leurs prix formidables. C’est en famille que cela se passe. Le vétéran se présente escorté de sa femme et de ses enfants. Tous arborent une médaille et des rubans et procèdent avec une gravité bien saxonne. Plus de cent mille personnes ont défilé sous un arc-de-triomphe monumental construit en quelques jours au centre de Market-Street, la principale rue de San-Francisco. Tout s’est bien passé. A l’an prochain !
II
De San-Francisco à Papeete. — Le père Tropique. — Aux Marquises. — La lèpre. — Au pays de la nacre et des perles.
La goëlette qui porte le courrier à Tahiti part de San-Francisco le premier de chaque mois. Le « City of Papeete » est un petit bateau assez élégant de forme et d’une voilure exceptionnelle, jaugeant six cents tonneaux. Il fait le voyage, aller et retour, avec la régularité d’un omnibus. Qu’on est loin du confortable des transatlantiques ! Par exemple, plus d’odeur de machine. On tangue et on roule indéfiniment, en cadence, et l’on va doucement, doucement. On met en moyenne trente jours à l’aller et trente-cinq jours au retour. Je conseille cette promenade aux gens de lettres et aux hommes politiques qui souffrent d’un excès de fatigue cérébrale. Il est difficile de trouver à qui parler à bord et les quelques romans emportés de France, ont été depuis longtemps dévorés, lus et relus. Peu ou point d’oiseaux de mer. Pas la moindre baleine ; le requin est rare si le marsouin est abondant. De péripéties, pas l’ombre ! on espère les alizés, les vents propices ; on redoute le pot-au-noir, vaste espace où il pleut sans cesse. Le soir, las de n’avoir rien fait, on écoute les chœurs des marins qui s’accompagnent d’un accordéon. Encore l’accordéon ! Ils chantent le Navire qui n’est pas revenu, et l’effet produit est curieux. Il s’établit comme une harmonie des choses entre la mer, le navire, les chanteurs, les passagers, la voix, la brise et la vague. Tout se fond dans un ensemble qui n’est pas sans beauté, au clair de la lune par une belle nuit étoilée, alors qu’apparaît enfin la Croix du Sud, une constellation de médiocre envergure à laquelle on a fait une réputation fort au-dessus de son mérite.
J’ai gardé le silence sur le passage de la Ligne, peut-être parce que le baptême traditionnel a été l’occasion d’une mauvaise plaisanterie dont j’ai été la victime. Ce rite est idiot pour ceux aux dépens de qui on le célèbre ; mais, à distance, je conviens qu’il peut être un divertissement pour les autres. Le père tropique, Neptune et ses acolytes, sont des grimes amusants dont la défroque rend absolument méconnaissables les matelots du bord, et la pièce est jouée avec ce sérieux sans lequel il n’est point de comique vrai. Dois-je raconter mon initiation, reproduire les litanies du Père Tropique, avouer que l’on m’a barbouillé le visage de craie et rasé avec une lame de bois, confesser enfin que, dans un accès de mauvaise humeur, je me suis tout à fait refusé à plonger la tête dans un tonneau rempli d’eau de mer ? Ma honte était grande et le souvenir m’en est amer.
Le vingt-neuvième jour, la terre est signalée. Cela fait plaisir. On est en vue de Nuka-Hiva, une île de l’archipel des Marquises. Des roches énormes se découpent sur le ciel avec des aspects de forteresses démantelées mais menaçantes encore. Le City of Papeete jette l’ancre dans la rade très belle de Taio-hae, et les passagers, avides de se retrouver à terre, se précipitent dans les canots mis à la mer. De loin nous avons aperçu, paissant, de beaux bœufs roux et blancs. De la viande fraîche ! On s’explique la joie de l’ogre qui se nourrissait sans doute à l’ordinaire de salaisons, morue, saumon, bœuf salé ou en daube, et autres aliments compulsoires de beuverie mais détestables à la longue pour les estomacs les mieux portants. Avec la viande fraîche se montrent les fruits des tropiques. Je me réserve de dire ce que je pense de ces légumes déguisés quand je serai à Tahiti.
Admiré modérément les premiers cocotiers.
Le cocotier, tête de loup immense,
dit un poëme maritime. Il y a tout au plus trois cents habitants à Taio-hae, plus un lieutenant de vaisseau, administrateur de l’archipel, un gendarme, quatre soldats de l’infanterie de marine et un caporal, et un très vieil évêque dont la soutane râpée fait penser au dicton :