Au temps jadis, évêque d’or,
Crosse de bois.
Visité les curiosités de Taio-hae. Au bord de la mer se dresse une stèle de granit sans la moindre inscription. Les indigènes racontent que ce caillou rectangulaire a été apporté là par des fourmis.
— Mais, leur dit-on, comment pouvez-vous croire que des fourmis ont pu…?
— Il y en avait beaucoup, répondent-ils avec assurance.
Plus loin, voici une informe et monstrueuse idole de pierre, un bloc grossier où l’on distingue à grand’peine des yeux en trous de vrille, un nez camard, un rictus effrayant. C’est devant cette idole qu’il y a quelque trente ans furent massacrés deux artilleurs de la marine.
Brr !…
Dans le jardin de la Mission se voit encore un arbre célèbre, un banian dont Dumont d’Urville parle dans sa relation de voyage. Le banian est curieux ; de nombreuses branches redescendent vers le sol pour y prendre racine, ce qui donne au tronc des proportions énormes.
La race est admirable bien que l’alcool et l’opium aient déjà fait des ravages parmi les indigènes. Les traits sont réguliers, la stature élevée, le corps bien proportionné, le teint bistré. Les mœurs sont libres. Un grand point en discussion est celui de savoir si les Marquisiens pratiquent encore l’anthropophagie. Les missionnaires disent oui et les colons disent non.
Auxquels croire ? Il semble bien que, n’était la présence des gendarmes et des soldats de l’infanterie de marine, les Marquisiens se feraient la guerre non seulement d’île à île mais de baie à baie. En nul pays peut-être on ne trouve autant de vestiges de la vie sauvage. Ce sont les coiffures de guerre en forme de diadème, les casse-tête ou plutôt les massues, les barbes de vieillards réunies en pinceau, les chevelures ravies aux ennemis, les plumes de paille-en-queue, un oiseau des tropiques, plumes dont les femmes se servaient pour exciter au moyen de chatouillements répétés les hommes à la guerre et à l’amour ; les lourdes rondelles d’ivoire qu’elles se fichent dans l’oreille en guise de boucles, les bracelets de dents de marsouin, les colliers de fragments de tibias sculptés naïvement ; le tatouage qui, bien que défendu par l’autorité française, se pratique presque ostensiblement. Peut-on inférer de tout cela que les indigènes se mangent encore les uns les autres ? Je suis fort embarrassé pour répondre et je préfère m’en rapporter au docteur Long. Le docteur, médecin de première classe de la marine, me raconte que, dans l’une de ses tournées, il a passé la nuit sous le toit de pandanus où dormait une famille soupçonnée de s’être débarrassée d’un ennemi en le mangeant. Ce qu’il y a de certain, c’est que le malheureux a disparu l’an dernier. Le docteur a recueilli les confidences d’un cannibale repenti. Il paraît que le morceau le plus recherché sinon le plus délicat dans l’homme, c’est l’oreille. La chair humaine a un peu le goût de celle du porc. Oh ! docteur !