Un vaillant homme, ce docteur. Toujours par monts et par vaux. Il a fait récemment une tournée dans les îles où se trouvent des lépreux. Il a examiné les pauvres diables, leur a laissé des médicaments, et s’en est revenu très ému avec un projet de léproserie qui ne sera pas réalisé de sitôt, hélas ! car en ce pays comme en beaucoup d’autres les excédents budgétaires se montrent rarement.
D’où vient la lèpre ? Comment naît-elle et se développe-t-elle ? Nulle question n’est plus controversée. On impute le mal au contact des Chinois mais, avant l’arrivée de ceux-ci, les indigènes étaient déjà sujets au féfé. Le féfé, c’est l’éléphantiasis, une maladie de la peau qui affecte les jambes tout d’abord et détermine une enflure énorme, au point de donner au membre atteint les dimensions d’un pied d’éléphant. Les uns assurent que l’abus de la viande de porc est pour quelque chose dans la lèpre ; d’autres prétendent que le taro, racine qui croît dans les marécages, pourrait bien en être rendu responsable. Il en est enfin qui affirment que l’habitude de marcher les pieds nus n’est pas étrangère au mal, et que c’est par la fiente et l’urine qu’il se communique. Car il n’est pas sûr encore que la lèpre soit contagieuse ou non. Il faut entendre les médecins là-dessus.
Toujours est-il que c’est un mal horrible. Le plus souvent c’est par le visage qu’il commence. Un simple bouton paraît à la joue, puis la face se gonfle. Aucun remède ne peut arrêter les effets du mystérieux poison. Le corps se couvre de plaques tandis que les mains se recroquevillent. La main en griffe est la première étape. L’ulcération ne vient qu’après. Alors l’être tout entier se dévore, les membres tombent pourris ; les yeux sortent de l’orbite, et la mort arrive enfin, lente, trop lente délivrance.
Que faire pour ces malheureux ? Le docteur Long parle de fonder une léproserie ; d’autres, moins humains, proposent de déporter les lépreux dans une île déserte, comme cela se fait aux Sandwich. Toujours est-il qu’avant d’ordonner le départ d’un malade on lui doit quelques soins. Mais, allez donc raisonner contre la peur, et qu’espérez-vous des hommes quand le sentiment de la conservation a parlé ?
Avant de regagner le bord je me fais montrer le fort Collet. Ce petit bâtiment est le dernier vestige de la transportation à Nuka-Hiva. Les vaincus de la guerre civile n’ont pas laissé de souvenirs et je ne trouve personne qui puisse me donner des renseignements sur eux. Pendant que l’Administrateur répond obligeamment à mes questions, mon imagination travaille. Nos aimables récidivistes seraient fort bien aux Marquises, trop bien même. La terre n’y manque pas, une terre fertile entre toutes. Par ce temps où la sollicitude publique s’exerce plus souvent au profit des vauriens que des honnêtes gens, on serait parfaitement capable d’envoyer ici Alphonse et Mélie pour y faire souche de mauvais bougres. Que l’on s’en garde ! La colonie n’en veut pas entendre parler, et elle a bien raison. Il faut publier partout que ce pays est sain, que l’Européen y peut vivre, s’acclimater en peu de temps, entreprendre des cultures productives. Quant aux récidivistes, qu’ils aillent se promener ! Il n’est pas besoin d’eux pour favoriser le développement de la prostitution ; elle se développe bien assez toute seule.
Nous nous retrouvons sur le pont du « City of Papeete ». La brise souffle et le léger navire court comme il ne l’a pas encore fait depuis notre départ de San-Francisco. On apprécie la viande fraîche emportée de Taio-hae et l’on se régale d’œufs à la coque. Avant de quitter la table, je dénonce au mépris public une sauce détestable, le carry. C’est une purée d’amande de coco, et de riz, verdâtre et nauséabonde, où il entre du safran, du vinaigre, je ne sais quoi encore. Il paraît que, dans l’Inde, le carry est savoureux, et qu’à Tahiti même on s’en lèche les doigts. L’essai forcé que j’en ai fait sur le bateau m’oblige à déclarer qu’entre beaucoup d’inventions culinaires celle du carry est la plus déplorable.
De nouveau la terre est signalée. Cette fois nous sommes en présence des Pomotu ou Tuamotu, un archipel dépendant, comme les îles Marquises, des Établissements français en Océanie. Pomotu veut dire îles basses, îles soumises, îles de la nuit, quelque chose de désobligeant pour les indigènes ; Tuamotu veut dire îles lointaines. Les cartes disent : Archipel dangereux, quelque chose de terrifiant pour les marins. Plus de roches granitiques aux aspects grandioses : on n’aperçoit que la cime des cocotiers, et, de loin, les îles semblent de vastes pelouses perdues au milieu de l’Océan. Une race robuste vit là. Des pêcheurs pour la plupart. Le sol est fait d’une mince couche de terre végétale qui repose sur des madrépores. Ces polypes se développant de la façon la plus irrégulière, tantôt une île émerge du sein de l’onde et tantôt une île s’affaisse et disparaît. Cette végétation sous-marine, minérale et vivante tout ensemble, enserre des portions de mer qui deviennent des lacs intérieurs ou lagons. C’est ici que la chose devient intéressante : dans ces lagons se pêchent les huîtres qui donnent la nacre industrielle, d’énormes bivalves dont la dimension peut atteindre trente centimètres, et d’autres huîtres plus petites qui donnent les perles.
L’eau est extrêmement limpide ; on distingue très bien, à une certaine profondeur, les huîtres suspendues aux rameaux madréporiques comme des nids aux branches des arbres. Pour les aller chercher, les indigènes n’ont pas besoin de cloche ni de scaphandre. Ils plongent en retenant leur respiration tout simplement et peuvent rester ainsi une ou deux minutes sous l’eau. Hommes et femmes se livrent à ce pénible métier qui les expose plus aux dents des requins qu’à l’asphyxie. Plus d’un y a laissé une jambe ou un bras quand il a été assez heureux pour ne pas y laisser sa vie. Un plongeur ordinaire gagne quatre ou cinq francs par jour, lorsque, par exception, il ne pêche pas pour son propre compte.
Hélas ! les lagons s’épuisent et les perles deviennent rares comme la nacre elle-même. On a, paraît-il, pêché sans compter, sans donner le temps à l’huître de se reproduire et de croître. En présence de cette dépopulation, la colonie a poussé un cri d’alarme. Que faire pour conserver aux Tuamotu cette source de profits ? On a écrit à Paris et l’administration a maternellement envoyé un homme pour étudier la question. Il aurait fallu un praticien, un ostréiculteur de profession : on prit un savant, un secrétaire du Collège de France. Ce savant éminent ne pouvait plonger, sa grandeur l’attachait au rivage, et peut-être ne savait-il pas nager. Il se livra pourtant à de patientes études qui aboutirent à constater que la pintadine, c’est le nom de demoiselle de l’huître perlière, n’était pas hermaphrodite. Ce mollusque se contente d’un sexe, et la plus vulgaire moralité est d’accord avec l’intérêt du commerce pour recommander les mariages ; le commerce se contenterait peut-être des unions libres.
A la suite de sa mission, notre savant a rédigé un rapport consciencieux qui débute philosophiquement ainsi : « Tout casse, tout passe, tout lasse ! Les perles ont échappé à cette inéluctable loi, triomphé de cette inexorable tendance… » Puis viennent les allusions aux légendes indoues, aux traditions et aux coutumes des Hébreux, des Égyptiens, des Éthiopiens, des Mèdes, des Perses, des Grecs, des Romains : voire une citation d’un dictionnaire chinois, l’Urt-Ja, publié mille ans avant Jésus-Christ. Voilà pourquoi votre fille est muette ou, du moins, voilà pourquoi la pêche de la nacre et de la perle est en si mauvais état. Ce n’était pas que la dissertation du secrétaire du Collége de France fût sans valeur. Elle en avait trop, au contraire ; elle sentait trop l’Institut et pas assez le négoce. Sans doute on a pris plaisir à entendre rappeler, en comité académique, les perles de Salomon ; les deux perles que Cléopâtre portait à ses oreilles et qu’on évaluait dix millions de sesterces, les mêmes qu’elle but après les avoir mises dans le vinaigre ; celles de Servilie, mère de Brutus, estimées six millions de sesterces ; celles de Lallia Paulina, femme de Caïus Caligula, comptées pour quatorze millions de sesterces ; celles de Charles le Téméraire ; celles de la couronne de Hongrie ; celles de Christian IV de Danemark, celles qui figuraient dans une salade de bijoux offerte par Philippe II à sa femme Élisabeth, salade dont les feuilles étaient des émeraudes, le vinaigre des rubis, l’huile des topazes, et le sel des perles ; celle enfin que possédait le même Philippe II, achetée cent mille ducats et grosse comme un œuf de pigeon.