Et les pêcheries des Tuamotu ? Que faire pour les rendre plus fécondes ? Au dire de notre savant, il faudrait interdire le commerce des huîtres d’une dimension et d’un poids insuffisants. Laissez les huîtres aux coraux ; laissez les roses aux rosiers. Plus pratiques, les indigènes ont inventé le rahui. Le rahui, c’est l’interdiction de pêcher dans les lagons qui ne donnent plus que de petites huîtres. En mettant le rahui pour cinq ans sur un lagon ou une portion de lagon, on a quelque chance, ce délai expiré, d’y pêcher de belles nacres et de non moins belles perles. Ce procédé a bien reçu la sanction de l’expérience mais le Collège de France lui refuse la sienne. C’est bien fait.
Il n’en est pas moins vrai que l’on trouve encore des perles dans les établissements français de l’Océanie, de jolies perles, sphériques, irisées, qui, pour briller d’un éclat moins vif que le diamant, n’en font pas un moins bel effet, fixées au lobe rose de votre oreille si petite, mademoiselle, — serties dans le chaton de votre bague, ou réunies en un collier dont se pare votre cou blanc, délicat, qui de la neige effacerait l’éclat, madame.
Nous passons à travers les îles en constatant l’absence d’un phare protecteur. Est-il possible qu’aucun feu n’indique leur route aux navigateurs qui s’aventurent dans ces parages, à proximité de terres à fleur d’eau qu’ils n’aperçoivent qu’au moment où ils vont les toucher, pour ainsi dire ? Cet état de choses va cesser bientôt, m’assure-t-on. Il est temps.
Il y a près de quatre jours que nous avons quitté les Marquises quand, dans la nuit, le phare de la pointe Vénus est aperçu. Nous sommes à Tahiti. Voici la Nouvelle Cythère.
III
Diderot et Pierre Loti. — Papeete. — Le paysage. — Moorea. — Tahitiens et Tahitiennes. — Mœurs et coutumes.
Il y a deux légendes sur Tahiti, une légende philosophique qui nous vient de Diderot et une légende poétique que nous devons à Pierre Loti. Toutes les deux tournent à la gloire de l’état de nature. A les en croire, il n’y aurait rien de sage et de beau comme les mœurs primitives et libres d’un peuple enfant. Il faut bien en rabattre un peu, et six mois de séjour dans la Cythère océanienne font voir les hommes et les choses sous un aspect un peu moins séduisant.
Le philosophe et le romancier voyagent chacun à leur manière. S’ils nous trompent quand ils nous entraînent à leur suite au pays des chimères et des fictions, nous sommes leurs obligés encore. Il vient pourtant un moment où l’on prend assez mal les contes de l’un et les spéculations de l’autre. On traverse les océans et les continents, on affronte les tempêtes et les douanes, les naufrages et les gastralgies, on débarque enfin sur cette terre tant célébrée… La première impression reçue, sans être du désenchantement, répond très imparfaitement à ce qu’on avait rêvé.
Me voici à Papeete, enfin. Papeete, c’est la capitale de Tahiti. Le paysage est admirable mais borné. Tenter de le décrire après Loti ne serait pas sans témérité ! Sous un ciel d’un bleu profond, les montagnes nées de la mer plus bleue que le ciel découpent l’horizon d’une façon bizarre et vont s’enfonçant dans les flots. Il en est de sombres, volcans éteints ou seulement endormis qui ont l’air farouche et morne de géants malfaisants condamnés désormais au silence et au repos. D’autres sont grises et verdoyantes avec des sources et des cascades chantantes. Quelques-unes ont au flanc ou à la base des blessures qui sont des antres, des grottes obscures, de ténébreux abîmes. Ce sont des Alpes sans neiges éternelles. Dans toutes les vallées, des ruisseaux, aujourd’hui imperceptibles sous les cailloux détachés du sommet des monts, demain torrents impétueux brisant les ponts et emportant dans leur course furieuse les cases édifiées sur leurs rives. L’île est entourée d’une ceinture de madrépores. Ces madrépores, comme ceux des Tuamotu, c’est un corail jaunâtre, violet ou rose encore, très friable, mais non le corail rouge qui sied si bien aux brunes. Ils forment des récifs contre lesquels la mer vient se briser incessamment en grondant, et c’est à leur présence que la rade de Papeete doit le calme de ses eaux. Ils sont pour elle comme un rempart naturel.
Les couchers de soleil ont ici les clartés changeantes des apothéoses de féerie avec des tons gris, bleus, verts et mordorés. A l’ouest de Papeete, l’île sœur de Moorea se dresse comme un décor planté en plein océan sur un fond bleu tendre ou flamboyant, selon les heures.