La route de ceinture n’est pas encore parfaitement praticable. Nous sommes partis en voiture, mais, à plusieurs reprises, il nous a fallu laisser nos équipages plus ou moins rustiques et monter à cheval. J’ai même fait une partie du chemin en baleinière. J’ai vu ainsi le paysage sous ses diverses perspectives et je me suis confirmé dans l’idée que la Suisse et l’Auvergne, voire le Limousin, n’ont rien à envier à Tahiti au point de vue des beautés de la nature. Ce qui manque surtout ici, c’est l’imprévu. Toutes les montagnes, toutes les vallées et tous les districts se ressemblent. La couleur du spectacle est sa seule originalité. Les bleus intenses, les gris tendres et changeants du ciel et de la mer, mettent une clarté particulière sur ces aspects trop peu variés.

Un mutoï à cheval, porteur d’un drapeau tricolore, nous précède. Dès qu’il est signalé dans le district, des roulements de tambour avertissent le chef, tavana, les conseillers de district, topae, et les notables, hui-raatiraa, que le gouverneur, le Tavana rahi, le Grand Chef, approche.

Nous arrivons devant la chefferie. L’himéné fait la haie. Le tavana et les topae se tiennent sur le seuil. L’orateur du district s’avance et harangue le gouverneur. Il lui souhaite la bienvenue et lui montre, au pied d’un cocotier, les présents qui lui sont destinés, des cochons, des volailles, des noix de coco, des régimes de feï, des patates, etc. Il termine en proférant trois hourrahs auxquels s’associe toute l’assistance, et l’himéné se fait entendre. Quand le chœur s’est tû, le gouverneur, qui s’est fait traduire le discours de l’orateur, répond par de bonnes paroles, et suit un déluge de « Mauruuru vau ! (Je suis content !) » à n’en plus finir.

Les présentations faites, visite de l’école, du temple et de la farehau ou maison commune. Devant le cortège marchent les tambours, d’énormes caisses peintes en rouge et en bleu qui ont dû servir dans les gardes-françaises et dont le son un peu sourd rappelle les échos des fêtes foraines. Tandis que le gouverneur confère avec le chef et les conseillers de district, je me promène dans le village. A chaque instant je suis salué d’un « Ia ora na » accompagné d’un coup de chapeau, ou d’un « bonjour » donné par les enfants quand le district possède une école française, chose très rare. La politesse du Tahitien est noble et naturelle tout ensemble ; elle n’a rien d’appris ni de convenu. Gestes et paroles sont simples.

Je retrouve le gouverneur à la chefferie. Le conciliabule est terminé et l’on parle de choses et d’autres en attendant le festin qui s’apprête. J’ai rapporté de cette tournée une gastralgie dont je crois souffrir encore. Le festin, le banquet tahitien, l’amuramaa est quelque chose d’énorme et de monstrueux. Les repas de noces si copieux cependant sont des jeûnes à côté des amuramaa officiels. Aux aliments indigènes s’ajoutent les provisions que le gouverneur a apportées. Chacun paie ainsi son écot en nature et c’est un défilé de mets assaisonnés de toutes les façons, rôtis, bouillis, en sauce, relevés ou fades à l’excès. Plusieurs heures durant, les poulets, les petits cochons, les huru, les taro, les feï, les patates douces, passent et repassent entremêlés d’omelettes compactes de plusieurs douzaines d’œufs, de carrys de Chevrettes, etc… Pour arroser ces viandes et ces légumes, des vins atroces, des clos-Bercy colorés à la fuchsine et à la rose trémière, des cidres bouchés et étiquetés en vins de Champagne, des cognacs d’eau-de-vie de pommes de terre. Quel estomac pourrait résister à l’assaut de ces solides et de ces liquides conjurés pour sa perte ?

Le gouverneur est à la place d’honneur. Vers le milieu du banquet, des femmes ni jeunes ni jolies passent, les bras chargés de couronnes de fleurs qu’elles posent avec un sourire sur le front de chacun des convives. Le chef de la colonie n’échappe pas au sort commun et c’est ainsi couronné qu’au dessert il se lève et porte les toasts d’usage au district et à ses autorités. De nouveau on entend les « mauruuru vau ! » Jamais peuple ne fut si facile à contenter, en apparence.

Entre temps, accroupi sur le plancher de la fare hau, l’himéné fait retentir ses accords rauques et monotones. Au premier et au deuxième plan se trouvent les femmes, immobiles, le regard perdu, chantant sans presque desserrer les dents ; au troisième plan sont les hommes, de jeunes et vigoureux gaillards dont le torse imite le mouvement du pendule, et qui poussent en mesure, des « han ! » analogues à ceux du boulanger pétrissant la pâte. Ces « han ! han ! » lancés dans une secousse font au chant un accompagnement de sourdine et l’effet produit est relativement harmonieux.

Les habitants répondent aux toasts du gouverneur. Dans un district, à propos de l’école où l’on va désormais enseigner le français, l’orometua, le pasteur, se lève et avec une sobriété de gestes qui surprend, il improvise un discours auquel nos orateurs de banquet ne trouveraient rien à redire. Il s’écrie que les hommes de sa génération ne profiteront pas de l’instruction donnée dans la nouvelle maison d’école, mais que leurs enfants y viendront apprendre le français, et il exprime avec une visible émotion la joie commune.

On se sépare là-dessus et l’on va se coucher. La case d’apparence européenne où l’hospitalité m’est donnée possède pour tous meubles une table, quatre chaises, deux lits et quelques malles. Je n’ose nommer ce qui manque et dont l’absence suffit pour transformer une nuit passée dans ces conditions en un long martyre.

XI