L’autre dimanche, je me trouvais dans le district de Mataiéa. Dès sept heures, la cloche se fit entendre et les fidèles prirent le chemin du temple. Quelques-uns venaient de fort loin ; presque tous, hommes et femmes, portaient sous le bras la Bible traduite en tahitien. Le volume sacré était enveloppé dans une gaîne d’étoffe. Ce premier service est présidé par un diacre, un homme très pieux et très considéré qui fait part à ses frères de ses réflexions sur les obscurités du texte qu’il a choisi dans la semaine, tout en allant au feï. Peu d’assistants à cette heure matinale. A dix heures, le second service. Cette fois, la chaire est occupée par le pasteur français, M. de Pomaret, et, autant que j’en puis juger, la liturgie est analogue à celle des églises protestantes en France. L’auditoire, en vêtements du dimanche, est relativement recueilli mais non pas tout à fait silencieux. A terre, groupés et accroupis à leur fantaisie, les enfants dont les mines éveillées et les chuchotements sont une cause de distraction ou de divertissement pour l’étranger.
A l’issue du second service, école du dimanche, sunday school, à l’usage précisément des petits. Récits évangéliques, chants et commentaires sur la leçon du jour.
A deux heures, quatrième service, également présidé par un diacre, et quelquefois le soir, cinquième service. On le voit, toute la journée est prise. Les fidèles qui viennent de loin ne quittent pas les abords du temple. Ils se reposent, couchés sur l’herbe, en attendant les réunions successives.
Tous les Tahitiens ne sont pas animés du même zèle religieux ; tous n’ont pas la qualité de « membre de l’Église », ne sont pas « étarétia » et n’assistent pas avec la même régularité à tous les services du dimanche, non plus qu’aux cultes du mercredi et du vendredi. La suppression de ceux-ci est d’ailleurs demandée par les colons et souhaitée par l’administration, le travail de la semaine pouvant souffrir de la multiplicité des réunions de ce genre.
Mais tous célèbrent, le soir, le culte de famille. Le jour est tombé et, sans transition, dans ce pays privé de crépuscule, la nuit est venue. Le tané, le mari, le père, tire la vieille Bible de son fourreau, et lit, au milieu d’un profond silence, un chapitre qu’il explique ensuite à sa manière à la vahiné et aux enfants accroupis ou couchés autour de lui. Il termine par une prière où il remercie Dieu pour tous ses bienfaits, et où il lui demande de veiller sur son repos et sur celui des siens.
Cette habitude de la prière en famille est fortement enracinée. On m’assure qu’elle est conservée même dans les cases où les jolies filles accueillent la nuit les officiers de la flotte. L’hôte d’un soir assiste et prend part malgré lui à cette manifestation intime des sentiments religieux, un peu étonné de ce mélange du sacré et du profane où s’affirment les contradictions du tempérament tahitien, cette sorte d’innocence dans le vice, de candeur dans la dégradation, que Loti a bien rendues. La dernière lettre de Rarahu se termine par ces mots : « Je te salue par le vrai Dieu. »
Je crains de m’être attardé plus qu’il ne convenait à cette description des mœurs et des coutumes religieuses. Je passe vivement sur un service auquel j’ai assisté et où j’ai vu baptiser cinq ou six petits enfants de toutes les teintes depuis le blanc mat jusqu’au brun le plus foncé. Deux ou trois étaient des enfants de l’amour, de pauvres et charmantes créatures confiées par d’insouciantes vahiné à leurs fétii ou parents, adoptées dès leur premier vagissement, et que le père nourricier présentait au baptême.
La question se pose toujours de savoir à quelle profondeur pénètre le christianisme dans ces natures si différentes des nôtres, si mobiles et par certains côtés si fermées. N’en serait-il pas de la religion que les missionnaires ont apportée ici comme de ces plantes que l’on tente d’acclimater dans des pays pour lesquels elles ne sont pas nées ? Elles n’y vivent et n’y prospèrent qu’en apparence et leurs racines n’y sont jamais bien fortes. Alors même qu’elles semblent se développer, elles sont entourées et combattues, opprimées, étouffées par les plantes aborigènes. A côté du pasteur, des diacres, des paroisses, il y a dans la plupart des districts un tuhua, un prêtre, un sorcier, qui va au temple peut-être, mais connaît les anciennes légendes et les anciens mystères, comme il y a près du médecin de la faculté de Paris un taoté, un guérisseur tahitien qui connaît la vertu des simples et sauve ou tue ses malades tout comme un autre, sans le moindre diplôme.
Je me défends de la prétention de résoudre le problème et je poursuis ma course autour de l’île.
Le gouverneur vient de faire sa tournée annuelle dans les districts. Il m’a demandé de l’accompagner et je n’ai pas résisté à la tentation d’une promenade qui devait me permettre de voir de plus près, en dépit des manifestations officielles, la vie de Tahiti.