Tous ces groupes, rieurs, allègres même, vont au temple. Au milieu des têtes folles des jeunes filles aux chapeaux enrubannés et fleuris quelques têtes rasées de vieillards ont comme un air de famille avec le type des vieux Cévennols. Le calvinisme a modelé ou sculpté plutôt ces visages d’hommes réfléchis et méditatifs sur le modèle des huguenots du seizième et du dix-septième siècle.

La foule se masse aux abords de l’édifice rempli longtemps avant l’heure. A l’intérieur, cinq cents personnes se pressent à s’étouffer. Le coup d’œil est magnifique sous l’éclat des lampes munies de puissants réflecteurs. L’enclos du temple est plein de groupes assis sur l’herbe, animés, bruyants, enveloppés dans la fumée légère des cigarettes de pandanus que les femmes ont aux lèvres et qu’elles se passent de l’une à l’autre. Un peu de tabac du pays que l’on grille à la flamme d’une allumette et que l’on roule ensuite dans une feuille de pandanus : voilà la cigarette tahitienne qui n’est pas sans saveur. Les vahiné excellent à renvoyer la fumée par le nez comme de parfaits troupiers.

Le temple est vaste, simple et nu comme le veut la religion protestante, et parfaitement éclairé. Le pasteur français, M. Vernier, prêche en tahitien. Sa voix n’est point forte mais elle porte bien à en juger par l’attention des assistants du dedans et même de ceux du dehors qui ont trouvé place sur les marches de l’escalier ou dans les embrasures des fenêtres.

L’auditoire chante fréquemment. Les himéné alternent, chacun ayant son répertoire. J’apprends que lorsqu’il s’agit d’étudier un cantique nouveau, trois ou quatre des chanteurs viennent chez le pasteur qui leur joue la mélodie. Après plusieurs auditions ils emportent le chant dans leur oreille et réunissent l’himéné. Chacun apprend sa partie, ajoute des variantes au motif principal, allonge ou abrège les finales. Quand le chant a subi cette transformation qui l’accommode aux gosiers et aux habitudes musicales des Tahitiens, il est à peu près méconnaissable. Avec un peu d’attention cependant on peut retrouver ou deviner le dessin de la mélodie. Je suppose que les orchestres de tsiganes qui exécutent des partitions sans avoir jamais déchiffré une portée ne doivent pas procéder différemment.

La longue-veille a pour objet d’achever par une prière d’actions de grâces l’année qui s’en va et d’inaugurer l’année qui vient par une invocation à Dieu. Après les chants, les exhortations. Le Tahitien est orateur, je l’ai déjà dit. Quelquefois, deux ou trois se lèvent en même temps et c’est à qui émettra le premier son. Les retardataires se rasseyent en silence, prêts à saisir l’instant où la parole va tomber, le discours finissant. Pour les profanes, cet assaut d’éloquence religieuse paraît un peu abusif.

Cela dure jusqu’à minuit. Autrefois, au moment où les douze coups résonnaient dans le recueillement de la réunion solennelle, le pasteur éteignait une bougie. Cet usage s’est perdu, on ne sait pourquoi. La longue-veille terminée, sortie générale. Les « Ia ora na » se croisent. Des cigarettes à toutes les lèvres. Quelques-uns sont venus comme à la fête ; d’autres avec des pensées plus sérieuses, à en juger par leur attitude.

Les tahitiens aiment les réunions religieuses. Ils les aiment fréquentes et longues, et c’est une chose contre laquelle on a souvent tenté de réagir mais sans grand succès. En forçant la note, un résident de Moorea avait supputé que dans l’année un indigène assistait bien à deux cent soixante assemblées consacrées soit au service divin, soit à la prière, soit au chant. Les missionnaires ont été les premiers à reconnaître qu’il y avait excès, mais comment obtenir des fidèles qu’ils renoncent à une habitude qui tient au tempérament même de la race ? Sans compter que les réunions religieuses, que les himéné, quand ils ont lieu à une certaine heure, deviennent aisément l’occasion de rencontres d’un caractère plus profane. On a beaucoup exagéré en ce sens. Cependant il n’y a rien d’extraordinaire, pour qui connaît les Tahitiens, à ce que les assemblées nocturnes, sans dégénérer, donnent lieu, quand elles sont terminées, à certains incidents. Ne sommes-nous pas au pays de l’amour libre ?

Les missionnaires savent-ils bien à quoi s’en tenir sur ce peuple intéressant ? Avant que les Iles de la Société fussent placées sous le protectorat de la France elles étaient gouvernées, si ce n’est par les missionnaires, du moins par leurs conseils. A Raiatea, à cette heure encore, les lois en vigueur se ressentent de leur inspiration et, toutes proportions gardées de race et de milieu, rappellent les lois que les juifs reçurent de Moïse. Elles ont pour sanction l’amende et la prison, plus souvent l’amende que la prison, prévoient des délits de morale intérieure, presque des délits religieux, et proscrivent rigoureusement la vente de l’eau-de-vie aux indigènes.

A Tahiti, on vit sous le régime du Code civil, et les églises protestantes ont été pourvues d’une organisation dont le premier avantage est de marquer le point précis où s’arrête l’action de la discipline ecclésiastique. Cette organisation répond à une nécessité démontrée. Elle est intervenue pour consacrer mais aussi pour limiter une organisation officieuse, une sorte de gouvernement des âmes qui pouvait ressembler par certains côtés à un gouvernement des corps, et elle a eu pour effet de réduire à de justes proportions l’administration spirituelle.

Ce que pouvait être auparavant l’action des corps ecclésiastiques dans un pays où la religion est considérée comme un frein aux mauvaises mœurs, on s’en doute quand on voit le conseil de paroisse prononcer les peines suivantes : la réprimande en présence du conseil ou en présence de l’Église, l’interdiction de la cène pour un temps variant de trois à six mois, la perte des droits de membre de l’Église et leur restitution dans certaines conditions déterminées. Cela se passe dans les districts où l’Église fait corps pour ainsi dire avec le district lui-même, et suppose des plaintes, des enquêtes, une juridiction, sans parler d’une police. Il était de toute nécessité pour le Gouvernement de mettre la main sur cette organisation, non point en vue d’une répression, d’une action quelconque à exercer sur le culte lui-même, mais afin de se renseigner et de tempérer les conséquences de cette théocratie, s’il y avait lieu de le faire.