On voit peu les vieillards à Tahiti. Dès qu’ils ont atteint un certain âge, hommes et femmes se murent pour ainsi dire dans un angle de la case. Ils sont paru-paru, inutiles, faibles, et nul ne songe plus à eux. Quelquefois l’enfant qu’ils voudraient caresser se venge de leur étreinte désagréable par un coup de pierre. On approche d’eux quelques vivres, juste ce qu’il en faut pour qu’ils ne meurent point de faim. Nulle révolte de leur part. C’est ainsi qu’ils ont traité les vieillards eux-mêmes et ils subissent sans étonnement et sans colère le sort qu’ils ont fait subir à d’autres.
Il arrive que des Tahitiens sous l’influence du christianisme veulent montrer à leurs ascendants de la déférence, une affection respectueuse. Ils s’attirent des quolibets. L’un d’eux, à un repas de noce, avait mis à la table d’honneur sa grand’mère, une bonne femme à la tête branlante, à la bouche édentée : « Pourquoi as-tu placé ta vieille là ? » lui ont demandé les convives non sans quelque ironie. On peut dénombrer ceux qui prennent un soin assidu de l’aïeul ou de l’aïeule.
Quand la mort visite une case, il se joue une comédie funèbre qui n’est pas sans analogie avec ce qui se passait autrefois chez les Israélites. Les membres de la famille restent accroupis près de celui ou de celle qui n’est plus. Ils poussent des cris de douleur, font entendre des sanglots déchirants, puis ils se taisent tout à coup. Survient un parent, le chef, le pasteur, nouvelle explosion. Les larmes s’essuient subitement encore et du ton le plus naturel une conversation s’engage sur le premier sujet venu, conversation que vient interrompre de temps en temps une visite qui provoque de nouveau les transports extravagants d’une affliction que l’on croirait éternelle. On ne sait que penser devant ces manifestations insolites et contradictoires ou plutôt l’on en vient à donner raison à ceux qui croient que ces pauvres gens ne sentent pas aussi profondément que nous et qu’en dernière analyse ils sont et demeurent de vrais enfants.
On enterre les morts un peu partout, à Tahiti, la plupart des districts ne possédant pas de cimetière. Autrefois, pour lieu de sépulture on choisissait une anfractuosité, une grotte dans la montagne, et l’on y portait les morts après leur avoir fait subir une préparation qui retardait la corruption si elle ne l’empêchait pas tout à fait. Le corps était enveloppé et lié dans des tissus végétaux enduits d’une sorte de gomme extraite de l’arbre à pain. Ainsi soustrait à l’action de l’air, il se conservait éternellement. Il était bon cependant de lui donner de temps à autre quelques soins. Un serviteur de la famille était chargé du vernissage périodique des cadavres. La famille Tati, l’une des principales de Tahiti, la rivale souvent victorieuse des Pomaré, possède encore, dans le district de Papara, une sépulture de ce genre placée à une altitude qui défierait les jarrets des alpinistes les plus convaincus de Tarascon et d’ailleurs. Le Tahitien chargé de l’entretien de cette grotte de famille se fait vieux. Il a plus de quatre-vingts ans et voilà près de six ans bientôt qu’il n’est monté là haut donner une couche aux Tati dont la dépouille mortelle repose dans le silence des solitudes funèbres.
Il est possible que les Tahitiens n’aient eu la pensée de placer leurs morts à de pareilles distances que pour éviter les persécutions des tupapau dont j’ai parlé plus haut. Il n’en est pas moins singulier de retrouver chez les peuples de l’Océanie cet usage de l’embaumement. Les momies couchées des Polynésiens n’ont rien à envier aux momies accroupies des Indiens du Sud-Amérique. Les partisans de l’unité d’origine de l’espèce humaine peuvent tirer parti de cette similitude dans les habitudes funéraires. Ces peuples ont le culte des morts puisqu’ils attachent une telle importance à leur conservation. Ils l’ont à un bien autre degré que nous qui jetons les cadavres à la terre en faisant des vœux pour qu’ils pourrissent très vite, et croyons nous acquitter envers ceux que nous avons perdus en déposant sur leur tombeau quelques couronnes de verroterie.
X
Les mœurs religieuses. — La longue-veille du 31 décembre. — On demande un effet de neige. — Organisation du culte protestant. — Le jour du Seigneur. — Le culte de famille. — Pasteur et Tuhua. — En tournée.
Les mœurs religieuses ont leur intérêt pour moi, bien que je ne sois philosophe ni par métier ni par vocation. Si peu profondes que puissent être les impressions reçues, il n’est pas indifférent de saisir les manifestations cultuelles chez un peuple comme celui-ci. La longue-veille du trente et un décembre m’en fournit une occasion que je ne veux pas laisser échapper.
Depuis dix heures du soir, des groupes nombreux se dirigent du même côté. Les hommes et les femmes sont en habits de fête, les hommes en redingote, les femmes en long peignoir aux nuances variées, la plupart couronnés de feuillage et de fleurs aux odeurs pénétrantes. Quelques hommes, au lieu de la redingote, arborent par-dessus leur pareu une chemise qui flotte au vent comme une bannière toute blanche. Le parfum détestable du monoï imprègne l’atmosphère d’une senteur forte.
Le ciel est pur et rien dans cette nuit de décembre ne rappelle à l’Européen égaré en ces climats que l’année touche à sa fin. Qu’est-ce qu’une longue-veille sans le moindre effet de neige, sans une forte et saine gelée ?