— « Il veut pas ! » répond le père adoptif ou véritable, du même air insouciant dont il parlait tout à l’heure de sa femme partie pour les districts.

Quand le premier-né vient au monde, le père voit en lui le propriétaire de tous ses biens et ne se considère plus que comme l’hôte de son enfant. C’est à ce point que dès qu’il peut parler (je n’ai pas dit dès qu’il peut comprendre) l’enfant est consulté sur les affaires de la famille. On discutait sur le prix d’une terre et l’on ne parvenait point à s’entendre. On interroge un petit garçon de six ou sept ans. Il déclare que l’on doit vendre cette terre tel prix, son fetii étant l’acquéreur. Et il fut fait comme il le demandait. Il en est toujours ainsi. L’enfant n’a qu’à former un souhait, qu’à manifester un désir pour être obéi. Il exprime sa volonté sans irritation, habitué qu’il est à la voir satisfaire. Il avise un objet de toilette dans un magasin, fait un geste et on le lui achète. Il est le maître. Pourquoi ? Peut-être parce qu’il est l’avenir, la force de demain.

Une observation curieuse. Les enfants n’interpellent point leurs parents par le signe même de cette parenté. Les mots « papa » et « maman » n’ont pas d’équivalents.

— Ia ora na Tihoni ! » (Bonjour, Jean !) dit un petit garçon de cinq ans à son père. Et en lui demandant quelque chose, ce n’est pas une prière qu’il lui fait, mais un ordre qu’il lui donne, ordre aussitôt exécuté que reçu.

Il va sans dire que cette éducation mène à une grande indépendance et que l’amour filial est à peu près inconnu du Tahitien. Dès qu’il peut aller au feï, l’enfant se sent homme. La fille dès qu’elle est nubile suit l’homme qui l’appelle ou le provoque même, avant de prendre le chemin de Papeete.

Point de querelles entre les enfants pas plus que de rixes entre les hommes. Les jeux accoutumés sont la natation et l’équitation. A trois ou quatre ans, un enfant tahitien nage comme un requin et monte à cheval comme feu M. d’Aure. Il faut le voir galoper dans les rues de Papeete ou conduire sa bête à la mer, sans selle et sans étriers, le cavalier presque aussi nu que le cheval. D’une agilité merveilleuse, certains conduisent des bœufs pris dans la montagne au moyen d’un lasso, et, caracolant, riant d’un rire qui découvre leurs belles dents blanches, ils font ce qu’ils veulent du ruminant le plus obstiné et du cheval le plus fougueux.

Les familles sont peu nombreuses. Il est rare d’en rencontrer de plus de quatre enfants. Hélas ! combien qui viennent au monde avec le germe de maladies mortelles. Rien de triste comme de voir une jolie fillette de trois ou quatre ans avec des plaies aux jambes, des boutons, des coutures au cou. Pauvres bébés ! On sait la cause de cette infection générale.

J’ai cherché à connaître la nature des rapports de l’homme et de la femme. Celle-ci n’est ni esclave ni souveraine. Elle est obéie quand elle est jeune, dédaignée quand elle est vieille, et elle a pour son mari une considération mesurée à sa vigueur. Si l’homme invite la femme à faire quelque ouvrage un peu fatigant : « N’as-tu pas des mains ? N’as-tu pas des pieds ? » répond-elle tranquillement. Sans se faire prier, comme une chose toute naturelle, le mari vaque à la cuisine. Il rassemble les bouts de bois et les grosses pierres dont se constitue le four tahitien et fait cuire les aliments tandis que la femme accroupie à la façon indienne le regarde. Elle l’estime, j’allais dire elle l’aime, en raison de la quantité de feï qu’il rapporte de la vallée lointaine. Lui est-elle fidèle ? Je n’ose répondre. Ce qui, est certain, c’est que le mari n’est pas jaloux. L’indifférence est au fond de la nature de l’indigène. Pourquoi se tourmenter et s’agiter comme ces « papâa » nerveux qui ne peuvent tenir en place et passent leur vie à chercher midi à quatorze heures ?

La jalousie se montre seulement chez les demi-blanches qui ont la main prompte et surveillent étroitement l’homme qu’elles aiment. Il est arrivé plus d’une fois, au sortir d’un bal officiel, qu’un fonctionnaire en puissance de vahiné a reçu de celle-ci un joli soufflet pour s’être permis de danser plusieurs fois avec Madame Z. ou Mademoiselle X…

L’adoration de l’enfance a pour contre-partie le mépris de la vieillesse. C’est ici peut-être le point où s’accuse avec le plus de force ce qui sépare cette race de la nôtre. Beaux vieillards à cheveux blancs, bonnes grand’mères au visage ridé comme une pomme au printemps, vous à qui notre respect fait une auréole et que nous imaginons plus saints que nous parce que vous avez plus vécu et plus souffert, vous en qui se sont apaisées mais non pas évanouies les ardeurs et les passions qui nous dévorent, ne venez point sur cette terre que le soleil pare d’une splendeur immuable ! Restez assis, l’été sur le banc de pierre devant la maison des champs, blottis l’hiver dans le fauteuil qu’un enfant a rapproché de l’âtre où flambe le sarment desséché !